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Je vous livre un nouvel épisode de mon modeste petit récit policier. Rassurez-vous si vous êtes un peu perdu, tôt ou tard vous aurez la possibilité de lire l'ensemble du récit, sinon il restera à l'état de fragments comme l'Apologie de la religion chrétienne de Pascal restée à l'état de fragments regroupés en liasses, étape vers son élaboration et que nous connaissons sous le titre de "Pensées". Ici je sais bien que je devrais placer le sempiternel "loin-de-moi-de-me-comparer-à-cet-immense-auteur", mais je ne le ferais pas, vous laissant libre de penser ce que vous voulez penser puisque nous sommes en démocratie, ce système politique "indépassable" qui marque la "fin de l'histoire" si nous en croyons Francis Fukuyama: link 

Quoique policier vous avez pu constater que ce récit tente d'illustrer une des caractéristiques de la vie, à savoir que nous y sommes jetés sans que nous y ayons pris la moindre part active et que pour vivre cette vie, ne nous est donné le moindre mode d'emploi. Nous devrons donc la vivre en aveugles, les bras tendus en avant vers ce gouffre où nous finissons par nous engloutir apparemment seuls à l'ultime moment, mais éclairés par la lumière de cette vie qui s'éteint que l'on peut prendre pour une manifestation divine que nous ne mourons pas mais que nous changeons de vie pour une vie meilleure, sous-entendu sans mort et qui nous apaise, donnant au visage de celui ou celle que nous aimions qui meurt, cet aspect de repos.

Dans l'épisode précédent Borme nous a présenté le mythe des androgynes pour illustrer notre désir d'aimer. Tout simplement nous ne sommes que des moitiés à la recherche de notre autre moitié.

Mais bien plutôt s'agit-il ici de la poursuite de l'entretien de Mireille Toulouse et de Borme présenté dans l'article  Contre le complexe d'Oedipe

 

- Je crois que Marie pensait qu'on pouvait compter sur vous …

Toujours cette vacillation têtue qui met à mal la tentative d'évitement de Borme...

- Je vous assure...

Et qui le rejette vers ce passé fardeau qu'il cherche sans cesse à oublier proscrire, qu'il concerne Marie ou bien d'autres...

 - Elle avait confiance en vous...


 

- je vous assure.. fait Mireille avec la palpitation têtue de Marie.

 

- Elle était parfois désarçonnée, dit Mireille avec cette palpitation têtue de Marie.

 

En réalité, après ces confidences de Marie, Borme et Marie étaient restés plusieurs semaines sans se parler ou se voir.

Ils s'évitaient d'une part, parce qu'elle semblait regretter d'avoir révélé à un étranger ou presque, son agression, d'autre part, principalement, parce qu'il craignait d'endosser une responsabilité quelconque à partir de cet aveu d'un traumatisme irrémédiable.

Cette période avait été pour Marie particulièrement dure, aux dires de Mireille.

- Elle ne vous comprenait plus.

- Pourquoi ?

- Elle avait la sensation que vous la fuyiez...

 

- Je n'en peux plus, sanglote Marie.

- Ne dites pas cela, je vous en prie.

Ils sont sur le parking de l'établissement. Le mistral rabat sur son visage ses cheveux longs.

- Je n'en peux plus.

Ils sont dans le long couloir désert où filent des courants d'air glacés.

 

- Comme elle craignait de vous importuner, elle ne cherchait pas à vous voir.

 

Borme craint de chavirer dans ce regard noyé.

Il demande  à Marie de ne plus pleurer.

Elle ne cesse de répéter qu'elle n'en peut plus, avec cette vacillation têtue qui le bouscule.

 

- Vous croyez ?

- c'est ce qu'elle me disait...répond Mireille avec cette voix douce de Marie qui sanglote.

Borme comprend qu'elle a raison, qu'il ne peut plus continuer à se dérober, à ne pas accepter que ses souvenirs le ramènent à sa vie...

C'est après un conseil de classe où Marie a été prise à partie et où il l'a défendue, que Marie juge le moment opportun, pour renouer le fil de leur relation.

La nuit est tombée à leur insu. Ils sont perdus dans son immensité. De gros nuages roulent leurs muscles dans le ciel bleu noir.

- Je vous remercie pour...commence-t-elle en se portant à sa hauteur.

Borme fait un geste en se retournant qui l'interrompt.

Ils trouvent les quelques paroles anodines qui leur permettent de s'ajuster l'un à l'autre.

Il y a :

- J' ai dit ce que je pensais...

Il y a:

- Vous avez le temps ?

Il y a:

- Je n'ai pas d'autre conseil...

Il y a :

- Nous pouvons parler...

- oui.

Plus qu'à Borme, Marie se confie à la nuit.

Elle s'exprime d'une voix douce presque enfantine, celle que l'on adopte pour dire un conte.

Toute jeune, elle a été enceinte. Elle avait rendez-vous avec son ami Stéphane. Ne le voyant pas arrivé comme convenu, pour qu'il l'accompagne chez le gynécologue, elle était allée chez lui.

La concierge lui avait appris sa fuite.

- Bou Diou ! Il avait l'air pressé !, s'était-elle écriée.

Elle avait eu une bouffée de désespoir.

- Asseyez-vous, ma petite fille, avait ordonné la concierge.

- Il ne vous a rien...

- Tenez ! Buvez ça!, l'avait-elle coupée.

- Il ne vous a...

- Pensez! Il était trop pressé de partir !

- Il ne...

- Un lapin, je vous dis, ma petite fille.

Madame Espérandieu l'avait gardée suffisamment longtemps pour que ses idées noires fondent comme du sucre.

- Je ne vous dérange pas ?

- Pensez-vous, ma petite fille.

- Je vais y aller, maintenant...

- Il n'y a pas le feu, ma petite fille.

- Il...

- Pfuuuit ! Envolé ! Votre chéri ! Bou Diou ! Un vrai pinson !

- je vais …

- Il n' y pas le feu, ma petite fille. Tenez ! Mangez- moi ça !

Madme Espérandieu lui présentait un grand morceau de tarte.

- Un peu plus de crème ?

- Oui.

- A la bonne heure ! Vous m'en direz de mes nouvelles, ma petite fille!

Elle avait mangé son chagrin avec la crème chantilly de madame Espérandieu, qui avant de la laisser partir, pour combler ce vide qui s'était approfondi en elle, n'avait pas trouvé mieux que de lui raconter un peu sa vie.

Après quatre enfants, elle avait pratiqué sur elle trois avortements.

- Comme une lettre à la poste ! Pfuiit !

Son mari l'avait quittée pour une fille plus jeune. Elle avouait que les hommes lui plaisaient et qu'à l'époque les moyens de contraception étant ce qu'ils étaient et elle ce qu'elle était : «Vous savez, j'étais, comme ces malotrus disent, une belle salope!», malgré ses précautions, elle n'avait pas pu faire autrement.

- Il faut que j'y aille...

- Pas de bêtises, ma petite fille. Je vous donne l'adresse de mon médecin. Allez le voir de ma part.

- Oui.

- A la bonne heure ! N'en valent pas la peine ! Même s'ils sont très délectables ! Enfin, pas toujours mais souvent quand même...

Le docteur était un homme d'une cinquantaine d' années, tout en rondeur, d' une grande jovialité qu'atténuait un regard précis. Au début de leur entretien, il s'était montré réticent. Il l'avait interrogée pour savoir qui lui avait communiqué son adresse. Il avait paru rassuré du parrainage de madame Espérandieu. Il l'avait priée de se déshabiller. Il l'avait auscultée. Il était d'accord pour l'avortement. Il lui avait fait comprendre que ce n'était pas l'argent qui l'intéressait le plus dans son cas, mais elle, si elle acceptait. Elle avait été soulagée parce qu'elle ne possédait pas la somme nécessaire et que bizarrement cette proposition la rassurait sur l'issue de son interruption de grossesse et parce qu'elle vérifiait qu'elle restait désirable aux yeux d'un homme, contrairement à ce qu'elle pensait. Elle avait avorté. Elle avait vécu plusieurs mois avec lui. Elle s'était installée chez lui. Qui pouvait lui reprocher de préférer habiter dans la luxueuse villa avec piscine chauffée où il vivait plutôt que dans sa chambre d'étudiante glaciale ? Madame Espérandieu qu'elle avait consultée, l'avait vivement encouragée. «Ce Merveille, c'est un homme délectable ! de confiance ! Je le connais plus que de réputation ! Tu penses bien. Je ne te l'aurais pas recommandé ». Ils sortaient tous les soirs. Ils allaient au restaurant, au cinéma, au théâtre, en discothèque. Il était partout reçu comme un ami. Il était comblé par sa jeunesse, par le fait qu'on la prenne pour sa fille, tout heureux de démentir. «Dis-leur, ma chérie !». Elle confirmait qu'elle n'était pas sa fille. Il l'embrassait, chaque fois ravi de ne lui voir marquer aucune réticence. Elle était grisée par cette vie nouvelle pour elle. Quant au corps de Jean-Dominique Merveille, il lui avait tout de suite plu par sa rondeur lisse et soignée. Elle appréciait sa manière douce et ferme de satisfaire ses désirs, cette attention à son plaisir qu'elle n'avait pas connu avec les autres garçons. Au bout de quelques mois, elle s'était rendue compte que Jean-Dominique Merveille avait une autre maîtresse, recrutée sans doute, dans les mêmes conditions qu'elle. Elle lui avait fait une scène. Il était satisfait et navré de cette jalousie. Coincé entre Marie et sa nouvelle petite amie, tout aussi jeune, il était incapable de trancher, inquiet de la voir souffrir. «Aide-le, ma petite fille, passe à un autre !», lui avait conseillé madame Espérandieu. Elle l'avait donc quitté pour un de ses confrères, un rhumatologue, un peu plus jeune. Il en avait conçu un peu de dépit. «Sont tous les mêmes ! J'en étais sûre !», avait remarqué madame Espérandieu qui lui avait conseillé de recoucher avec lui. «Prends ton pied, fillette ! Cela n'a qu'un temps !». Ce qu'elle avait fait. «Mais qu'est-ce que tu vas chercher là ! Tu n'es pas une salope parce que tu profites de toutes les opportunités ! Ah! Si j'étais à ta place...».

- Je vous scandalise ?

- Non.

- Il faut me comprendre...

- Oui.

- Madame Espérandieu était comme une mère pour moi, je lui faisais entière confiance.

- Je connais ce genre de personnages, leur expérience de la vie, des êtres les rendent irrésistibles !

Borme lui prend la main et la serre. Elle veut la dégager. Elle désire partir :

- Il faut que j'y aille...

Comme si elle en avait une nouvelle fois trop dit et qu'elle commençait à le regretter.

- Non. Ne partez pas. Restons ensemble.

Elle hésite.

- Je dois y aller, Mireille...

- Restez.

- Oui.

Borme libère sa main. Ils marchent côte à côte. De temps à autre leurs corps se touchent, tout de vibrations contenues. Borme s'arrête, l'attire à lui, l'embrasse. Elle s'abandonne. Ils descendent sur la plage, s'allongent sur les galets. Ils sont encore tièdes de l'ensoleillement du jour. La mer mange la grève dans un grand bruit de mâchoire. Dans le ciel, les nuages poursuivent leurs effets de muscle d'haltérophile. Borme défait le pantalon de Marie qui l'aide. Il glisse sa main sur son ventre. Elle est toute de palpitations. Un promeneur passe avec son chien. Il semble deviner leur présence puisqu'il ralentit son pas. Marie arrête la progression de la main de Borme. Le promeneur s'éloigne. Borme reprend l'avancée de sa main vers son sexe. Il veut l'entendre dire qu'elle aime cette main qui la caresse presque à la vue de n'importe quel passant, qu'elle va jouir, qu'elle jouit.

- J'aime ta main, d'une voix douce, presque enfantine.

- Oui, je veux jouir, avec cette vacillation têtue de Mireille à présent.

- Oui, oui, oui, je jouis, d'une voix douce, vibrato.

Elle est blottie contre Borme. Elle reprend son souffle. Il lui enlève son pantalon. Elle ne l'aide pas. Il caresse ses fesses. Elle se tend. Elle veut lui dire quelque chose. Il sait quoi. Il pose ses doigts sur sa bouche. Elle se relâche. Borme se lève. Elle se met à genoux. Il attire son visage sur son bas-ventre. Elle caresse son sexe, le frotte contre sa figure, le glisse dans sa bouche...

Dans le ciel les hercules de foire jouent toujours des mécaniques.

- J'ai froid, d'une voix douce, presque enfantine.

- Rentrons.

- Oui.

Borme raccompagne Marie.

- Reste, d'une voix douce, vibrato.

- Je ne peux pas.

- Encore un peu.

- Non, ce n'est pas possible.

Borme la quitte.

Les jours suivants, ils ne se voient pas.

Est-ce Borme qui en est responsable pour ne pas avouer qu'il ne désirait pas autre chose que ce qu'il a obtenu ou Marie parce qu'elle appréhende de découvrir ce qu'elle sait déjà ?

Elle se décide finalement à provoquer cette entrevue qu'elle redoute. Elle y mesure le décalage entre leurs deux projets.

- Que je suis bête !

- Mais qu'espérais-tu ?

- Je ne sais pas...rien...excuse-moi... d'une voix sourde avec cette vacillation têtue de Mireille. C'est de ma faute...

Borme est soulagé.

- Tu ne m'en veux pas ?

- Non, c'est de ma faute... Je m'imagine toujours... d'une voix douce presque enfantine.

- Nous restons...

Marie le coupe :

- Non. Au revoir. C'est fini. C'est mieux ainsi. Tu ne crois pas ?

- Oui.

 

- A quoi pensez-vous ? Lui demande Mireille, avec cette vacillation têtue de Marie.

- Oui ? Non. A rien.

- Vous savez, Marie était certaine de pouvoir compter sur vous.

Pourquoi affirmer cela ? Est-ce qu'elle cherche à éluder ses propres responsabilités en les rejetant sur une autre personne? Qu'a-t-elle fait pour empêcher le suicide de Marie ? C'est elle qui la connaissait le mieux !

- Rien, répond Mireille, surprise par le ton véhément de Borme.

- Pourquoi ?

- D'une part, nous nous étions disputées, d'autre part, je croyais que vous étiez avec elle... qu'elle n'était pas seule.

- Mais comment ?

- Excusez-moi, mais je supposais que Marie continuait d'être en relation avec vous...

- Nous ne nous voyions plus ! A tel point qu'à l'annonce de sa mort, je ne suis pas parvenu à mettre son visage sur son nom....

Elle est incrédule. Il cherche à échafauder une explication :

- Je vois défiler tellement d'élèves, de visages, de noms, qu'à la fin, tous se dissolvent dans un anonymat d'alias interchangeables.

- Je comprends.

- Oui, n'est-ce pas !

Elle acquiesce de ce semblable mouvement penché de la tête de Marie lorsqu'elle a compris que ce qu'elle savait déjà se réalisait.

 

- Que je suis bête !

- Mais qu'espérais-tu ?

- Je ne sais pas...pas ça...Excuse-moi... c'est de ma faute...

Marie incline sa tête dans un mouvement semblable à celui de Mireille aujourd'hui.

- Tu m'en veux ?

- Non.

- C'est sûr ?

- Oui.. On ne peut t'en vouloir... Je ne sais pas pourquoi... peut-être parce qu'on comprend que tu aimes les femmes... que tu ne peux leur résister et que c'est à nous de te résister...

 

 

mode d'emploi

 


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