Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

Cela va sans dire ce sont des rémunérations des patrons du CAC 40 dont nous parlons.

Malgré la crise, et la chute des cours de bourse de 17%, (pauvres actionnaires!), la rémunération des grands patrons a continué de progresser en 2011, de 4%, se maintenant à un niveau élevé par rapport aux autres pays européens, a indiqué mardi le cabinet Proxinvest, spécialisé dans la gouvernance d'entreprise. Cette rémunération a atteint en moyenne 4,2 millions d'euros l'année dernière en hausse de 4% par rapport à 2010, année où les rémunérations avaient déjà flambé de 34%. Malheureusement sans les indemnités de départ, la rémunération moyenne totale des présidents exécutifs du CAC 40 baisse de 3%, note cependant Proxinvest.

Je n'ai pu m'empêcher cette petite notule populiste d'autant que en considèrant les données de l'Insee, le taux de "pauvreté monétaire" 2009 retrouvait son niveau de 2000, à 13,5% de la population, et en 2010 à 14,1 après un "point bas à 12,6%" en 2004, donc 8,6 millions de personnes vivaient ainsi en 2010 avec moins de 60% du niveau de vie médian, soit 954 euros. Il est vrai que ce chiffre tombe à 4,7 millions de personne si l'on choisit un taux à 50% du niveau de vie médian , soit  803 euros (Lniveau de vie médian est celui au-dessus duquel se situe une moitié de la population, l’autre se situant au-dessous.)

Edifiant non.

 

Mais revenons pour nous calmer à mon modeste récit. Je vous rappelle que dans l'épisode précédent celui que nous appelons Borme et que les inspecteurs Bouchard et Hèmery nomme Karsky a appris la mort d'une jeune femme Marie Toulouse ( Nous nous réservons le droit d'en changer le patronyme pour mieux respecter sa mémoire) - qui aurait enseigné dans le même établissement que lui.

 

 eglise blanche2

La cérémonie de l'enterrement de Marie Toulouse se déroule dans l'église sainte Jeanne d'arc. Ses coupoles blanches scintillent sous le soleil. L'assistance est plus nombreuse que ne l'envisageait Borme. En plus de la famille il y a une foule de jeunes gens qu'il suppose être ses anciens élèves. L'église sent le froid. Il y a des christs en croix, des chandeliers verdis, des chaises inconfortables. Tout est creux, bistre, disjoint. L'homme au complet bleu-marine qui pleure est son père. Il lui adresse ces quelques mots :

- Je n'aurais jamais cru cela possible... d'elle surtout...

Il s'attire cette réplique de la jeune femme qui est à ses côtés :

- Tu es bien le dernier à avoir le droit de dire cela ! Dit d'une voix sans réplique.

Il ne proteste pas et s'écarte.

Un peu plus tard, il s'approche de Borme et lui demande d'oublier les propos tenus par sa fille, «ma cadette», qu'il met sur le compte de l'émotion. Il l'assure de son attachement pour son ainée, «qui a toujours été sa préférée», comme il peut s'en assurer auprès de sa femme qu'il désigne du menton, silhouette menue qui prie au milieu de l'église. Borme acquiesce. Rassuré, il poursuit sa plaidoirie. Il n'a jamais eu de chance dans la vie!

- Vous ne me croyez pas ? Fait-il anxieux de le convaincre.

Il énumère toutes ses maladies, tous ses accidents.

- Je n'ai pas été épargné, savez-vous.

Quand cela est possible, quand il n'a qu'à retrousser une manche de sa veste ou le bas de son pantalon, il exhibe les cicatrices qui témoignent de la véracité de ses propos.

- Vous voyez ?

- Oui.

Il montre à Borme une longue balafre boursouflée, sur son mollet droit.

- C'est la dernière en date ! Il y a huit mois, j'ai été renversé, tenez-vous bien, sur un passage protégé, par une moto. Hanche cassée, jambe cassée, hémorragie. Trois mois d'hôpital. Soixante pour cent d'invalidité. Six mois d'arrêt de travail.

Borme hoche la tête. Prend-il ce hochement pour un encouragement ? En tous cas, il dévoile son avant-bras gauche tatoué d'une rose des vents, couturé comme si quelque requin le lui avait mâché.

- Celle-ci, c'est en dix neuf cent cinquante six. Janvier dix neuf cent cinquante six. Encore un accident. Happé par un camion. J'ai failli perdre le bras. Un mois d'angoisse. Le professeur Despigol me l'a sauvé in extremis. Huit mois d'hôpital....

Borme a-t-il marqué quelque surprise ?

- Oui, ils se sont aperçu en faisant les radios que j'avais un ulcère à l'estomac, qu'il a fallu traiter en urgence. Ils m'ont gardé de ce fait plus longtemps. Au total, j'en ai eu pour quinze mois d'arrêt de travail.

Comment endiguer cette litanie d'un homme poursuivi par la plus noire des malchances, cassé, fracturé, disloqué à de multiples reprises, opéré, ré-opéré, ulcéreux, variqueux, diabétique, à présent tordu de rhumatismes, dépressif et en même temps hypertendu !

- Pas plus tard qu'il y a trois jours, ma tension est monté à vingt et un...

En somme, il n'y a que son cœur, parmi tous ses organes qui daigne remplir correctement sa tâche.

- avec lui, pas un accroc... Il esquisse un geste comme de regret.

- Heureusement.

- Vous avez raison, fait-il un peu réticent.

Borme a-t-il trouvé la faille par où s'échapper ? Il n'en est rien. Le chapitre de ses maladies tourné, après avoir repris un second souffle, monsieur Toulouse passe à celui de ses faits et gestes pendant la guerre. Il lui raconte comment sous l'occupation, non seulement il a résisté mais encore eu la possibilité de devenir richissime et pourquoi pas «milliardaire».

- Milliardaire ?

- Oui, monsieur, milliardaire !

- Je n'avais qu'à dénoncer les riches juifs qui se cachaient sous des noms d'emprunt dans la région ! Et ils étaient nombreux !

Au contraire il avait réussi à les sauver tous !

Pourtant, à la libération, il avait eu quelques ennuis avec des résistants «de la dernière heure».

- Vous savez, ce sont toujours les nouveaux convertis qui sont les plus dangereux ! J'ai attendu, en vain, leurs témoignages favorables...

- De qui ?

- De ces juifs ! Ces levy, ces Kopitski, ces Steinhell, ces langbein, ces Carlsfeld, ces Zilverberg...

Borme fait mine de s'éloigner.

- Attendez ! Ne partez pas ! Je n'ai pas fini ! Vous devez tout savoir ! Tout connaître !

Oui, il a été condamné à la peine d'indignité nationale. Ils n'avaient pas osé le condamner à une peine de prison. Cela aurait été «scandaleux d' injustice» ! Il s'accroche à la veste de Borme qui ne se résout pas à lui laisser un de ses boutons dans les mains.

- Tous des imposteurs ! S'écrie-t-il, pitoyable avec de grosses larmes qui roulent sur ses joues bien rasées.

Il n'a pas eu de chance ! Il n'a pas de chance ! Borme n'a qu'à questionner Philippe, «le fiancé de cette pauvre Marie». A travers ses larmes, monsieur Toulouse l'a aperçu et l'interpelle.

Philippe Mérard s'arrête à regret. C'est un homme d'une trentaine d'années, engoncé dans un costume noir. Borme et monsieur Toulouse qui l'entraîne, s'approchent de lui. Monsieur Toulouse lui demande :

- Tu as pensé à moi ?

- Oui.

- Tu es un homme de parole.

Il se tourne vers Borme et lui précise qu'il est un passionné de voiture ancienne. Il recherche des enjoliveurs pour une Magna-Bourdon de mil neuf cent vingt quatre qu'il restaure. «Une vraie merveille»!

Elle a appartenu aux Stern «justement». Philippe Mérard travaille dans un grand garage spécialisé dans les automobiles de collection. Il a trouvé les enjoliveurs.

- Combien ?

Borme perçoit la colère contenue de Philippe Mérard.

- Rien.

Monsieur Toulouse pousse un aboiement joyeux et se met à trottiner derrière Philippe Mérard qui s'éloigne vivement.

Débarrassé de monsieur Toulouse, Borme essaye de combattre cet identique désert de sentiment déjà éprouvé lors de l'enterrement de sa mère, qui s'était traduit par cette faculté de se représenter avec froideur son corps exsangue dans son cercueil baroque, choisi à dessein pour se conformer à ses desiderata, qui lui avait permis alors et lui permet aujourd'hui d'observer avec curiosité la peine des autres pour deviner si elle est simulée et, si oui, dans quelle proportion, insensibilité qui ne l'avait pas empêché à l'époque, au cimetière, au moment où par un vrai travail de maçonnerie elle était murée dans son casier, d'être saisi par une houle de sanglots secs et irrépressibles qui avaient impressionné l'assistance et donc l'avait trompée sur ce qu'il ressentait ou plutôt qu'il ne ressentait pas. D'où cette foule d'observations inappropriées à l'événement que, en dépit de tous ses efforts, il n'était pas parvenu à éviter comme à présent. Il se souvenait encore du nez rouge, des reniflements saccadés du prêtre certainement enrhumé durant le sermon, de sa soutane à l'ourlet en partie décousu, mais non de ses propos; de cette grosse dame d'environ cinquante ans, toute de noir vêtue, dissimulée sous une voilette, munie d'un chapeau tivolien, qui n'avait cessé de manifester bruyamment sa douleur par des sanglots savamment modulés du contralto à l'alto en passant par le mezzo-soprano, pour s'apercevoir in fine qu'elle s'était trompée de cérémonie, que ce n'était pas sa sœur, Etiennette Merlecoir, dont il était question mais d'une autre défunte, madame Karsky née Tampon.

- Madame Karsky née Tampon... Mon dieu ! Que je suis sotte ! S'était-elle écriée avant de s'évanouir dans un grand fracas de chaises renversées; son chapeau orné de passereaux au plumage moiré avait roulé sous les pieds du prêtre qui l'avait piétiné de surprise.

Lorsqu'elle avait repris connaissance, madame Merlecoir avait demandé l'heure de l'enterrement de sa sœur pour qui elle était venue de«Mésopotamie».

- De Mésopotamie ?

- Excusez-moi, je suis archéologue et je ne me résous pas à utiliser le vocable «Irak» pour désigner ce merveilleux pays, au fondement de notre civilisation !

Elle n'avait pas revue sa «chère» sœur depuis trente ans.

- Des divergences sans importance sur l'héritage de nos «pauvres» parents, avait-elle avancé.

En apprenant que l'enterrement avait eu lieu la veille, elle avait poussé un contre-ut empreint de noblesse et s'était derechef écroulée dans un deuxième fracas de chaises renversées. Revenue à elle, elle avait sollicité comme «une grande faveur» de continuer à assister à la cérémonie, dans une sorte de séance de rattrapage.

L'assistance avait eu droit à la poursuite de ses trémolos déchirants, ce qui avait permis à Borme et à son oncle Bonaventure de qui il tenait son goût pour le bel canto, de trouver le temps moins long en nommant les opéras d'où provenaient ces sanglots interminables.

- Verdi, «La force du destin».

- Non. Aïda.

- Tu as raion.

- Puccini ?

- Oui.

- madame Butterfly.

- Oui, confirmait Borme.

Et ainsi de suite.

Borme se souvenait de la toile d'araignée qui reliait un saint Christophe écaillé à un christ repeint de neuf, du journal de courses hippiques qui dépassait de la poche d'un des croque-morts, qui prévoyait une victoire du crack Duc de Normandie. Il était en outre préoccupé de savoir où il avait pu laisser un trousseau de clés. Dans la voiture ? A la maison ? Près de madame Merlecoir ?

- A présent, Wagner !

- Tristan et Isolde, proposait Borme.

- Oui, confirmait Bonaventure Tampon.

Toutes ces observations dérisoires ne servaient-elles pas à combler le vide qui s'était creusé en lui à cause de la disparition de sa mère, accompagné soudain dans cette église du jaillissement de toutes les questions sans réponse qui l'assaillaient, parce qu'il avait été pris par surprise, même si cette mort avait été annoncée par tout un ensemble de signes ou de faits objectifs, qu'en aveugle il avait refusés de prendre en compte.

- Strauss ?

- Elektra !

- Oui.

La façon dont Borme avait dispersé son attention dans ce menu fretin d'un quotidien terre à terre plaidait pour cette hypothèse. Néanmoins, il doutait d'avoir dans ce bâtiment creux et humide, dans ce cimetière rangé au cordeau, ressenti une réelle tristesse. En tout cas, il avait gardé la tête et le cœur froids. C'est plus tard, au constat de la détresse de son père qui refusait de parler à l'imparfait de sa femme, de changer quoi que ce fût chez eux, qu'il avait compris qu'il avait été aussi bouleversé. Il lui avait fallu insister pour que son père jetât les dernières roses fanées qu'elle avait achetées chez sa fleuriste comme toutes les semaines.

- Laisse-les, Tampon s'en occupera, avait-il affirmé.

Encore aujourd'hui, plus de quinze années après, il n' a toujours pas touché à l'armoire où sa femme rangeait ses vêtements. Il ne peut en parler qu'au présent ou au futur.

- Laisse-les, Tampon s' en occupera.

- Tu comprends pour moi, elle vit toujours.

Il comprenait. Pour lui aussi, elle vivait toujours.

 

Il l'entendait toujours l'appeler pour le dîner, alors que tout enfant, lui et ses parents habitent une petite ville à l'orée du désert et qu'il ne répond pas à son appel parce qu'il est en train de manger de la galette donnée par les ouvriers algériens qui travaillent à la construction d'une nouvelle route, ce qui lui est interdit parce que cela lui coupe l'appétit et qu'il est déjà trop maigre. A son énième appel, plus pressant, presque colère, et sur l'injonction de ses amis, il se décide à répondre et à rentrer en choisissant le trajet le plus long, c'est-à-dire celui qui longe les immenses entassements de cailloux qui s'étalent parallèlement à leur lotissement. Au détour de ces «montagnes», tout lui paraît gigantesque à l'époque, puisqu'il n' a que cinq ans, il voit sa silhouette dans la lumière du soir, puis son visage qui se veut sévère, en même temps surtout rassuré, et enfin son sourire point dupe de son stratagème pour dissimuler son forfait.

- Ah, te voilà enfin !

Bien entendu, il n'a plus faim.

- Bien entendu, ce petit vaurien n'as plus faim !

- non.

Il ne peut pas lui mentir, d'autant qu'il connaît qu'il n'y aura pas de sanction.

- Laisse-le Tampon. Il mangera mieux demain.

- Bon, puisque vous vous liguez contre moi...

Elle capitule sans regret.

- Va te laver.

Quand il revient, elle dit :

- Si tu ne veux pas manger, tu peux monter te coucher...

- Je peux rester un peu avec vous.

- Oui.

Elle se mettait devant sa machine à coudre le temps. La porte était ouverte. Il s'asseyait sur le seuil et plongeait son regard dans l'immensité étoilée où il aimait à se perdre.

 

Pascal a mal suspendu son manteau sur la patère du mur jaune; il a glissé sur le parquet. Il n'a pu le ramasser. La douleur est trop forte qui le plie puis le froisse comme ce papier épais où il fait courir sa plume qui crisse et s'accroche rendant encore moins lisible ses phrases. Il est tout feu et souffrance.

«Descartes», écrit-il, «qui n'a pu s'empêcher de lui (Dieu) faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement». Le reste est illisible parce que la fièvre l'a consumé tout entier et qu'il n'est plus qu'un brandon rougeoyant dans la nuit muette qui le regarde s'éteindre.

 

 


Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :