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D'abord je voudrais rendre hommage à Freud, mais il n'est pas nécessaire pour l'admirer d'accepter toutes ses inventions et parmi elles ce fameux complexe dit d'Oedipe.


Remarquons que c'est Laïos le père qui tente en premier de tuer son fils Oedipe. 

Par chance, autrement dit parce que les dieux le veulent (?!), Oedipe est recueilli par un berger. Il est adopté par Mérope et Polype souveraine et souverain de Corinthe qui n'ont pas d'enfants. Mais Oedipe ne peut ignorer les rumeurs qui prétendent qu'il n'est pas leur fils. Les réponses de Mérope à ses questions trop évasives ou énigmatiques ( Elle est une mère adoptive et en révélant la vérité elle a peur de perdre son fils ) le pousse à consulter la Pythie de Delphes qui ne le renseigne en rien sur ses origines ( La Pythie est solidaire de la mère adoptive parce qu'elle sait que Mérope est la vraie mère si ce n'est par les liens du  sang par ceux de l'amour maternel qui naît et se renforce par les gestes et attentions de la vie quotidienne)  mais  lui annonce qu'il tuera son père et épousera sa mère. Logiquement Oedipe ne revient pas à Corinthe chez son père et sa mère qu'ils aiment parce qu'il est sûr maintenant que Mérope est sa mère et Polybe son père, sinon l'oracle aurait répondu à sa question précise et n'aurait pas pris comme base de sa réponse qu'il épouserait l'une et tuerait l'autre... 

Voilà le drame est noué parce que les liens du sang sont moins forts que les liens de l'amour et qu'il évident pour Oedipe que Mérope est sa mère et Polybe son père parce qu'ils n'ont cessé tout au long de son enfance de  lui prodiguer leur amour et qu'il est inimaginable qu'un père biologique puisse vouloir tuer son fils et violer sa fille... Donc Oedipe fuit Corinthe pour Thèbes où se trouvent les parents biologiques qui ont voulu sa mort...

On voit que ce fameux complexe ne tient pas debout : Oedipe ne veut pas tuer son père et ne veut pas épouser sa mère au contraire... 

A moins de l'inverser et de préciser que le complexe d'Oedipe est caractérisé par la volonté du père de tuer le fils parce qu'il ne veut pas lui céder sa place notamment auprès de son épouse qui est une mère qui n'aspire qu' à épouser son fils pour renouer ses rapports de mère à fils si pleins quand il était dans son sein...

 

Après ce prologue quelque peu anti-psychanalyse freudienne, renouons avec mon modeste petit récit policier. Dans l'épisode précédent nous avons fait la connaissance de Chaval et nous en avons appris un peu plus sur le travail d'autopsie.

 

Pendant tout ce temps où Chaval titube vers son rendez-vous avec Bouchard et où il n'arrive pas à étouffer les mots de Marthe qui lui broient le cœur sans rémission, Borme sans savoir pour quelle raison désire rencontrer Mireille, la sœur de Marie Toulouse, dont l'autopsie nous le savons maintenant à sorti Chaval de sa routine alcoolique le replongeant dans le déchirement du départ de Marthe. Et comme lui, il est harcelé par un staccato de paroles qui se succèdent dans sa tête.

 

Il y a :

- Tu sais tout ! dit par Esther.

- Au revoir... A demain... peut-être...dit par Marie.

- je te dégoûte ? dit par Esther.

- A quoi bon... dit par Philippe Mérard.

- Je n'en peux plus...dit par Marie.

- I was burning, dit par Sélima Narandra.

- Tu es bien le dernier qui a le droit d'affirmer cela, dit par Mireille Toulouse.

 

Il y a aussi :

- Tu sais tout, d'une voix qui se désespère.

- I was burning like some newspaper. d'une voix douce où les r roulent.

- Tu es bien le dernier qui a le droit d'affirmer cela, d'une voix sèche.

- Te gusta ? de una voz dulzona.

- Me gusta mucho... de una voz que llora.

- Entonces, no llores, de una voz dulzona.

- Tu sais tout, dit d'une voix désespérée.

- Au revoir...à demain...peut-être...dit d'une voix qui hésite.

- Me gusta mucho... de una voz llorosa.

 

Puis il y a le corps d'Esther coincé dans la voiture accidentée, son visage où se confondent les larmes et le sang, repose sur le volant tordu, les pompiers s'affairent pour la désincarcérer...

 

Puis il y a aussi la porte de leur appartement qui claque.

Il entend la fuite d' Esther dans les escaliers, le crépitement de ses talons dans l'entrée de l'immeuble, le hurlement du moteur, le crissement des pneus sur l'asphalte, le fracas du choc contre le mur de l'institution religieuse un peu plus loin. Le silence, comme ici dans cette rue.

Pas un seul instant, il n'a eu de prise sur son affolement, son désespoir.

- Tu sais tout !

- Non, affirme-t-il, Non, rien.

Elle vient de rompre avec son amant qui lui a renvoyé ses lettres. Il a ouvert le petit paquet sans vérifier l'adresse. Il n'a eu que le temps de comprendre son erreur. Elle était là. Il n'a pas eu le temps de dissimuler son irruption dans ce qui n'était déjà plus.

- Tu sais tout !

- Non.

Elle a vu le le paquet ouvert. Il le tenait toujours. Il ne l'avait pas encore reposé sur le plateau du courrier.

- Tu sais tout !

- Non.

- Bonjour, avait-elle dit en arrivant à l'improviste.

- Bonjour.

- C'est pour moi ?

- Oui.

- Tu sais tout...

- Non.

Elle s'était réfugiée dans leur chambre.

Il avait attendu désemparé.

Elle était revenue. Elle pleurait.

- Ne pleure pas.

- Tu sais tout !

- Non. Je n'ai pas eu le temps de....

- Tu sais tout !

Il avait nié, en vain.

Pour conjurer la catastrophe, il avait admis qu'il en avait lu, en un seul coup d'œil, suffisamment pour comprendre.

Elle avait souhaité s'expliquer. Il l'avait écoutée.

Elle avait parlé avec une franchise à vif. Il avait deviné trop tard qu'en avançant dans son récit, un irrépressible sentiment d'irréparable grandissait en elle.

L'autre homme était comme il se doit un collègue de travail. Elle avait apprécié son regard de désir pour son corps, puis la façon qu'il avait de le décrire quand elle avait accepté qu'il lui en parle, sans penser aller plus loin. Ils étaient allés plus loin.. Il lui avait apporté en exigeant d'elle ce qu'il ne lui avait jamais demandé jusqu'ici, un plaisir différent et intense.

Borme désire la rassurer. Mais il reste muet.

Avec lui, elle était une femme, pas seulement la mère de ses enfants.

- Tu ne dis rien...

-

Il n'arrive pas à sortir la moindre parole.

- Je te dégoûte ?

-

Son «non» se décompose en lui.

Elle se méprenait.

Elle s'enfuyait.

Il courait après elle.

 

Esther n'avait que l'arcade sourcilière ouverte. Le temps de radiographies aux urgences et elle était rentrée.

Ils avaient fait l'amour avec une rage confinant à la sauvagerie de sa part qui cherchait à la fois à lui faire mal, ce qu'elle appelait intensément, lui semblait-il, et à la faire jouir. Elle le laissait disposer de son corps comme s'il ne lui appartenait plus, devançant ses exigences. A l'extrême de ce corps à corps, lorsque Borme ouvrait les yeux, il découvrait un visage muré en lui-même et un regard désert qui le poussait à appuyer plus fort sur ses côtes douloureuses pour augmenter ses râles et ses gémissements et vérifier qu'elle n'était pas que ce pantin bourré de son qu'elle lui donnait l'impression d'être...

- Reste avec moi....

- Oui.

- Ne me quitte pas...

- Il n' y a pas de raison.

- N'éteins pas... s'il te plaît...

- Pourquoi ?

- J'ai peur...

- Il n'y a pas de raison.

Elle claquait des dents.

- J'ai froid...

- Couvre-toi.

- Ne me quitte pas...

- Non.

- J'ai froid...

Il relevait la couverture sur elle.

Au cœur de la nuit, à bout de solitude, elle s'agrippait à Borme.

- Tu dors...

- Non.

- Ce n'est pas Marc qui crie ?

- non. Il s'est rendormi.

- J'ai froid....

- Esther, je t'en prie, il faut dormir.

- Oui... Je te le promets... Je vais dormir...

Elle finissait par s'abîmer dans un sommeil veille qui le laissait longtemps sur le qui vive.

 

Qu'est-ce qui pousse Borme à désirer parler à la sœur de marie Toulouse, à la contacter et à convenir de leur lieu de rencontre? Nous ne pouvons le savoir puisque lui-même ne le sait pas.

Nous les retrouvons assis sur un banc qui domine l'embouchure du fleuve qui, dans un grand bouillonnement, avale la mer où, plus loin, le soleil se déverse à flots. Ils sont corps à corps. Ils flottent dans dans le cri des mouettes et dans le sentiment d'un irréparable dont ils auraient pu contrecarrer la survenue.

- Ce n'était qu'un pauvre type ! Marie ne vous en avait pas parlé ?

- Non.

Mireille a l'air étonné. Elle lui précise qu' ils ont eu un enfant, dont il a réussi à avoir la garde exclusive ou peu s'en faut lorsqu'ils ont divorcé quelques mois après leur mariage. Marie a donc été privée de son fils qui n'était encore qu'un bébé.

- Tout cela à cause de sa sorcière de mère ! S'exclame-t-elle, responsable de leur mésentente, de leur rupture, et qui s'était ingéniée à déposséder Marie de la garde du petit pour en accaparer toute la tendresse. Elle qui n'était que cette femme sans affection, pour ne pas dire plus, qui avait usé pas moins de trois maris, tous fortunés, comme il se devait dans son milieu, qui n'avait point vu grandir son fils, toujours confié à des nurses suisses, qui avait exigé la garde de son petit-fils envers qui elle s'était découverte un attachement dont personne ne l'estimait capable.

Mireille en parlait avec colère et respect.

- Un vrai commandeur, avait-elle conclu.

Ainsi, par le travail de sape d'une virago dont l'instinct maternel s'était éveillé avec un demi-siècle de retard au moins, Marie Toulouse voyait son enfant lui échapper.

- Je n'en peux plus, disait-elle, découragée.

Mireille s'acharnait à la persuader que c'était une raison de plus de se battre :

- Tu ne vas pas laisser cette vieille chipie te prendre Lucas !

- Comment faire ?

- En profitant au maximum quand tu l'as pour lui montrer combien tu as besoin de lui et lui de toi.

- Il ne comprend pas. C'est comme si j'étais une étrangère pour lui.

- Ne pleure plus, Marie.

- Il est encore trop petit...

- Les enfants sentent ces sentiments, tu peux en être sûre.

- Reste avec moi...

- Oui. Ne pleure pas.

Mireille la prenait dans ses bras. Elle lui chuchotait à l'oreille les supplices les plus horribles qu'elle pouvait imaginer pour madame Hortentoufle.

Elle reprenait ainsi ce jeu de leur enfance, inauguré un soir où, battues par leur père pour un motif qu'elles n'avaient pas compris, alors trop petites pour s'apercevoir qu'il était ivre. Marie, pour se venger, avait échafaudé le projet de se tuer tandis que Mireille avait élaboré un plan pour le tuer, lui; et chacune de décrire avec force, détails la manière par laquelle elle pourrait parvenir au but projeté.

Marie pour mourir, avait précisé qu'elle attendrait que tout le monde fût endormi pour se rendre à la salle de bains où se trouvait la pharmacie. Elle y prendrait le flacon de gélules rouges qui permettait à leur mère de soigner sa mystérieuse maladie, elle irait dans la cuisine, calfeutrerait portes et fenêtres avec des torchons, avalerait tout le contenu du flacon avec du lait frais et de la grenadine, ouvrirait le gaz, installerait sous ses genoux le petit coussin qui servait à Plume, leur chat, pour dormir, se ferait lier les mains par Mireille pour ne pas s'échapper si elle prenait peur toute seule dans le noir, plongerait sa tête dans le four en attendant que la mort vînt. Elle se représentait l'air de son père, au petit matin, lorsqu'il arriverait pour préparer son petit déjeuner et la trouverait sans vie, son cadavre à moitié enfoui dans le four. Peut-être que de désespoir il se jetterait par la fenêtre. Mireille répliquait que le connaissant comme elle le connaissait il n'en ferait rien et penserait plutôt qu'il était enfin débarrassé d'au moins une de ses «petites princesses» comme il avait coutume de les appeler quand il y avait quelqu'un à la maison et qu'il voulait le tromper sur ses véritables sentiments à leur égard.

- Que je suis bête ! S'était exclamée tout à coup Marie.

- Pourquoi ?

Elle avait expliqué que, quand leur père allumerait l'éclairage, le gaz accumulé dans la cuisine exploserait, il serait entièrement déchiqueté, une mort tout à fait adaptée, parce que terrible, à sa méchanceté.

- Mmoui, pas mal, avait approuvé Mireille.

Mais elle était persuadée que le plus simple, le mieux était de l'assassiner, lui. Elles n'auraient qu'à prendre une des aiguilles à tricoter de leur mère et, dans la nuit, elles gagneraient à pas de loup la chambre où dormaient leurs parents, amèneraient un tabouret, grimperaient dessus pour mieux dominer le grand corps de leur père, attendraient que dans son sommeil il fût sur le dos, déboutonneraient, si ce n'était déjà fait, les boutons de sa veste de pyjama pour ne pas rater le cœur et enfonceraient l'aiguille dans sa poitrine d'un mouvement rapide. Il pousserait certainement un râle et passerait directement du sommeil à la mort avec l'avantage que leur mère ne serait point réveillée. Elles retireraient lentement l'aiguille, essuieraient la minuscule plaie, reboutonneraient le pyjama et le lendemain on affirmerait à la police que leur père était décédé d'un arrêt du cœur.

- Un vrai crime parfait ! Ponctuait-elle sa description avec satisfaction.

- Oui, mais ce sera une belle mort, remarquait Marie.

- Une belle mort ?

- Comme pour grand-père, sans souffrance.

Mireille en convenait. Or leur père ne méritait pas une belle mort. Après une grande discussion, elles étaient arrivées à un compromis : elles ouvriraient le robinet du gaz, Marie ne se suiciderait pas et, au matin, elles seraient réveillées à la fois par l'explosion et un horrible hurlement de leur père. Justice serait faite. Sur ce, elles s'étaient endormies mortes de fatigue, remettant au lendemain leur vengeance inexorable.

Les jours suivants, elles avaient enjolivé leur plan de toutes sortes de pièges affreux qui aboutissaient au dépècement, au démembrement de monsieur Toulouse, ce qui ne l'empêchait pas de finir déchiqueté par l'explosion du gaz qui mettait un point final à ses souffrances méritées.

A présent, Marie était morte. Elle avait le sentiment qu'elle l'avait trahie. Elle ne savait dire pourquoi. Peut-être parce qu'elle n'avait pas été là, cette nuit, pour inventer avec elle les pires supplices pour les responsables de sa peine trop lourde.

- Vous croyez que cela aurait suffi ? Demande Borme.

- Je ne sais pas. Peut-être...

 

- Bonjour, dit Marie.

- Bonjour, dit Borme.

- Vous pouvez m'indiquer où se trouve la salle 106 ?

- Au premier étage à gauche.

Marie hésite. Ils sont dans le long couloir du rez de chaussée. Les élèves qui s'y pressent les poussent l'un vers l'autre. Leurs corps se touchent, celui de Marie tout de frémissements parcourus.

 

- Vous pensez à quelque chose ? Demande Mireille.

- Non, excusez-moi.

- J'étais impatiente de vous rencontrer.

Borme ne marque aucun sentiment.

- Marie me parlait souvent de vous...

Borme ne commente pas.

- Vous étiez une des rares personnes qui semblait l'intéresser au lycée....

Le silence de Borme la déconcerte.

- Elle trouvait les autres enseignants trop... comment dire... convenus...

- Convenus ?

- Trop conformes à l'idée que l'on peut en avoir...

 

- Vous pouvez m'indiquez où se trouve la salle 106 ?

- Premier étage à gauche.

 

- C'est votre attitude un peu distante en même temps qu'attentive qui...

 

- Bonjour.

- Bonjour.

- Je suis un peu perdue...

 

- Elle prenait plaisir à parler avec...

 

- Je suis un peu perdue... Vous pouvez m'indiquez où se trouve la salle 106 ?

- Au bout du couloir, vous montez au premier étage et c'est à gauche.

 

- Elle avait moins d'appréhensions à aller au lycée quand elle pensait vous rencontrer...

 

- Bonjour !

- Bonjour.

- Vous mangez à la cantine ?

- Non.

 

- Elle était un peu déçue quand elle ne vous avez pas vu... A l'époque, je crois, que cela n'allait plus très bien avec Philippe...

 

- Vous mangez à la cantine ?

- Non.

 

Borme et Marie se trouvent dans le long couloir glacial du troisième étage. Elle pleure. Il ne sait quoi dire. Il est embarrassé. Il lui demande de ne pas pleurer. Tout se défait autour d'eux. Doit-il la prendre dans ses bras ? Il hésite.

- Excusez-moi... Je ne devrais pas vous...

- Ne vous inquiétez pas. Calmez-vous.

Il pose sa main sur son épaule l'épaule. Elle laisse aller son corps contre le sien.

 

- Je vous ennuie... Je ne devrais pas vous parler de tout cela...

- Non, pas du tout. Je suis seulement un peu surpris. Marie et moi n'avons eu que de brèves entrevues, le plus souvent dans un couloir et, qui n'ont jamais dépassé le terrain vague de propos anodins au milieu des courants d'air.

- A moi d'être surprise, dit Mireille.

Borme ajoute qu'il n'a jamais eu le sentiment que Marie appréciait particulièrement sa présence. Le plus souvent, d'ailleurs, en salle des professeurs, quand elle entrait, elle choisissait de s'agréger à un groupe autre que celui dans lequel il se trouvait, comme si elle l'évitait.

- Il n'était pas rare que nous ne nous rencontrions pas pendant une ou deux semaines...

- Je ne comprends pas... Je vous assure... Je n'ai rien inventé... Elle aimait cette manière que vous aviez de parler...

A présent, tous les moyens vont être bons à Borme pour échapper aux propos de Mireille Toulouse.

Intriguée par son silence, elle revient à la charge :

- Marie avait même évoqué comme une complicité avec vous...

Il doit trouver une échappatoire.

Il la trouve et s'y précipite :

Il raconte l'irruption dans la classe de Paulette Stroum de deux énergumènes qui l'avaient copieusement insultée. L'assemblée des enseignants réunie en urgence avait longuement glosé sur l'insécurité générale, sur la dégradation de leurs conditions de travail, sur la responsabilité des parents, de l'Administration, du Ministère, des médias, de la société, de l'évolution des mœurs, avait étudié les moyens d'y remédier, envisagé un changement de fond en comble de ladite société, une Révolution, et avait adopté une motion qui exigeait plus de moyens, le renforcement des contrôles, de la discipline à l'intérieur de l'établissement et l'envoi d'une délégation au commissariat pour déposer une plainte en bonne et due forme. A la tête de cette délégation, la victime, une fulminante Paulette Stroum, grande et forte femme, ce dont s'était rendu compte ses deux agresseurs qui avaient eu la surprise de l'entendre, dans un premier temps, répliquer à leurs injures par des grossièretés qu'ils étaient loin d'imaginer dans la bouche d'une professeure de français, férue de théâtre classique au grand désespoir de ses élèves, insensibles à la beauté de «Bérénice» ou de «Rodogune», ces «poèmes indépassables», et qui, dans un deuxième temps, s'étaient vus expulser manu militari, c'est-à-dire avec force gifles et coups de genoux qui les avaient quand même plus meurtris que ses imprécations plus qu'homériques. Comme il avait marqué un certain désintérêt, Paulette Stroum l'avait accusé de choisir le camp des «assassins». Il avait répondu qu'elle était toujours en vie. «Tu le regrettes, peut-être», avait-elle lancé théâtrale. Un certain nombre des assistants avaient pris sa défense, ce qui lui avait ouvert la voie pour ensevelir Borme sous une litanie de noms d'oiseaux, tous plus exotiques les uns que les autres. Marie s'était rangée de son côté et avait eu droit au même traitement.

 

- Cela ne m'étonne pas. Elle considérait que vous étiez un des rares à éviter de patauger dans le marais des lieux communs corporatistes.

Borme se tait, embarrassé, ce qui accroît, cette sorte de vacillation têtue, qui était la marque de Marie, qui, constate-t-il maintenant, est devenue celle de Mireille. Il lui semble entrevoir Marie palpiter en Mireille, comme si Mireille avait dépouillé cette dissemblance entretenue pour se conformer à l'état civil qui indiquait qu'elle était née deux ans après sa sœur.

- Je n'exagère pas... je vous assure...

Il faut qu'il reprenne son récit échappatoire...

Il y parvient :

A la suite de cette réunion mouvementée, Marie et lui s'étaient retrouvés sur le parking de l'établissement.

Le mistral avait décharné le ciel et les montagnes. Il n'avait pas enlevé à Marie sa vacillation têtue.

- Je peux vous parler ? Avait-elle demandé.

- Si vous voulez, avait-il répondu.

Comme on décide de se jeter par la fenêtre, comme si elle voulait s'excuser d'avoir tardé à se ranger de son côté, elle lui avait confié ce qui pouvait expliquer son atermoiement.

Tout venait d'une agression dont elle avait été victime à dix sept ans.

Il perçoit la surprise de Mireille et continue :

Elle revenait de la plage sur son vélomoteur. Le jour finissait. Ses cheveux qu'elle portait très longs à l'époque flottaient autour de son visage. Elle était heureuse parce qu'elle avait enfin réussi à faire comprendre à Étienne, un garçon du même âge qu'elle, qu'elle désirait sortir avec lui et qu'à son grand étonnement, il n'avait pas dit non comme elle était certaine qu'il le ferait. Elle était arrivée devant son immeuble. La porte du garage en sous-sol était ouverte. Malgré son appréhension et parce qu'elle aimait la sensation de plonger dans ce puits noir, elle ne s'était pas arrêtée pour éclairer. Elle avait donc glissé dans l'obscurité. Elle avait rangé son vélomoteur à son emplacement, toujours dans le noir, le cœur battant sa chamade familière. Une main moite s'était collée sur sa bouche et un corps contre son corps. Une autre main l'avait forcée à se retourner. Elle avait été éblouie par le faisceau d'une forte lampe portable. Elle n'avait pu voir son agresseur. Il l'avait contrainte avec une dureté inexorable à s'agenouiller tandis qu'elle sentait sur son cou la pointe d'un couteau. La main lui avait ouvert la bouche et avait tenté d'y introduire un sexe. Elle s'était débattue avec une violence qu'elle ne se connaissait pas. Elle pleurait et hurlait de dégoût. Tout à coup la lumière avait jailli dans le garage, le bruit d'un moteur avait retenti. Elle n'avait pu qu'entrevoir le dos d'un homme qui fuyait en claudiquant. Elle s'était relevée à la hâte. Elle avait essuyé ses genoux, ses larmes. Tant bien que mal, elle avait réussi à faire bonne contenance, malgré son dégoût, sa honte inexplicable, ses tremblements, au locataire du troisième qui venait de la sauver. Elle était arrivée chez elle. Elle avait constaté avec soulagement qu'il n'y avait personne. Elle avait fait couler un bain très chaud qui lui avait brûlé cette peau dont elle désirait se dépouiller. Elle s'était interminablement frottée le visage, la bouche à les écorcher. En vain. C'était toujours là. Cette horreur, cette odeur, ce contact visqueux. Elle n'avait pu manger. Avaler était au-dessus de ses forces. Dormir avait été au-dessus de ses forces, malgré son épuisement. Elle entendait ses hurlements gutturaux qui n'étaient pas d'elle.

Puis son corps, sa peau, son visage, sa bouche étaient devenus de glace.

Elle ne sentait plus rien.

A l'infini.  

 

 

 

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