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Infini rien.

Pascal ouvre le dossier «Transition de la connaissance de l'homme à dieu».

Il lit à voix mi-haute une des pensées qu'il a notée pour son apologie : « En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, comment ne pas entrer en effroi ? Comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre point en désespoir d'un si misérable état.»

Il s'interrompt, médite un bref instant en parcourant des yeux cette pensée. Il décide d'ajouter à «et qui s'éveillerait sans connaître» les mots : «où il est.».

Il prononce le membre de phrase ainsi corrigé : «et qui s'éveillerait sans connaître où il est.».

Il est satisfait.

Impossible de ne pas déduire que ce monde est incompréhensible sans Jésus-Christ.

Il porte sa main à l'endroit de son habit où il a cousu son mémorial, ces lettres de feu qui se sont gravés en lui et qu'ils gardent comme une preuve que Dieu ne l'abandonnera plus, quand bien même il marcherait «au milieu de l'ombre de la mort».

Il frissonne bien qu'enveloppé d'une sorte de deuxième peau brûlante qui l'étouffe.

Il perd pied dans l'infini nuit de sa réflexion.

Terrible abandon que celui de cet homme sur son île déserte, encore peut-il en faire le tour, espérer en déterminer les limites, rencontrer d'autres êtres, tandis que lui, dans la solitude démesurée de sa méditation, il sait qu'il n'y a d'espoir que dans Sa miséricorde.

Où es-Tu ?

Silence rien.

Il veut appeler Gilberte. Mais il est tard. Elle s'inquiéterait. Il renonce. Il se lève péniblement et va vers la fenêtre d'où on peut apercevoir le ciel.

Il repère tout de suite l'étoile polaire dans la constellation de la Petite Ourse... puis Alkaïd dans la Grande Ourse, Alpheratz dans Andromède, Sirius dans Canis Minor, Algol, Algénib... plus tard il s'attarde sur Tsih dans Centaurus et rêve sur Déneb ...

Cet infini peuplé d'étoiles est sa maison avec son toit firmament de constellations.

Il en est rasséréné parce qu'il le comprend, qu'il peut en appréhender les lois, qu'il n'est pas vide, qu'il est illuminé, tandis que son infini propre le bouleverse par son obscurité, son vide, cette absence d'un Dieu qui se tait.

Apaisé par cette contemplation, toujours enfoui dans cette peau brûlante qui le recouvre depuis des semaines, il revient à son bureau.

Il revoit la pensée qu'il a corrigée. Il décide de raturer les mots qu'il a ajoutés, pas convaincu.

Il sait, maintenant, qu'il n'aura pas le temps de rédiger son apologie. Mais au moins à travers tous ces fragments, tous ces jalons, son vrai but ne restera-t-il pas caché. On ne peut par la raison convaincre de croire. Toutes ces écritures, ces miracles, le pari, tout cela n'est rien par rapport à la Miséricorde divine.

Il saisit un papier et y jette ces deux mots : « infini rien.».

Effroyable absence de Dieu.

«O Dieu, ô mon Dieu, jetez sur moi vos regards; pourquoi m'avez-vous abandonné ?»

Même Jésus.

«O Dieu, ô mon Dieu, jetez sur moi vos regards; pourquoi m'avez-vous abandonné ?»

Pascal écrit: «Il souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit.».

«O Dieu, ô mon Dieu, jetez sur moi vos regards; pourquoi m'avez-vous abandonné?»

Son projet l'aveugle à présent de son évidence.

Sa fureur de connaissance qui lui a longtemps fait croire qu'il trouverait les réponses aux questions que depuis son enfance comme tout enfant il se posait, et qu'il posait adulte à son entourage, à ses amis, Descartes, Gassendi, Mersenne, Fermat, qu'il poursuivait par ses expériences scientifiques, l'a enfin abandonné.

Ce qu'il a espéré, sans cesse, c'est revivre ces deux heures de feu où Il lui a parlé, où Il lui a fourni d'un seul coup toutes les réponses. Il espérait que par son apologie, en se concentrant sur ces méditations théologiques, Il se manifesterait à nouveau, qu'Il lui confirmerait Sa présence.

«O Dieu, ô mon Dieu, jetez sur moi vos regards.»

Vain espoir ! Comment a-t-il pu être aussi présomptueux ? Une fois ne suffit-il pas à Dieu !

Infini rien.

Pascal sent les larmes encore plus brûlantes que sa peau qui roulent sur ses joues creusées par l'autre douleur, celle-là physique qui le consume.

 

Ainsi celui que nous avons provisoirement appelé Borme et que nous continuerons d'appeler par ce patronyme pour ne pas égarer le lecteur se représente-t-il cet épisode de la vie de Pascal. Puis sa bulle de réflexion éclate et le laisse éparpillé parmi un monceau de débris de phrases qui s'enchevêtrent et que nous pouvons reconstituer à peu près comme suit notamment à partir du témoignage de cette jeune hindoue que son mari a tentée d'assassiner pour récupérer sa dot et se remarier, dont nous savons qu'il a profondément bouleversé Borme:

 

Il y a :

 

  • And now ?

  • I'm crying...

  • How stupid I was ?

  • Qu'espérais-tu ?

  • I don't know... Pas ça...

  • And now ?

  • Mon mari m'accuse de ne pas avoir été vierge... It's a monstrous lie...

  • I can't stand it any longer!

  • Je n'en peux plus !

  • What did you hope ?

  • I don't know...

  • My husband accuses me of not having been virgin...

  • I can't stand it any longer !

  • Je n'en peux plus !

  • It's a monstrous lie...

  • He threw on my sari petrol and he set it on fire... I was burning... burning like some newspaper...

  • Like some newspaper ?

  • Yes.

 

Il y a :

 

  • Digame !

  • Me gusta mucho !

  • It please me a lot !

  • I was burning...

  • Me gusta mucho !

  • Estaba quemando...

  • It please me a lot !

  • I was burning ..

  • Me gusta mucho...

  • Y después ?

  • I don't konw.. I was burning and nobody was aiding me...

  • I was burning like some newspaper.. I was shouting for help... My husband struck me... I got out from the kitchen... In the street, I was shouting for help... but everybody was afraid...

  • And your husband ?

  • He was running after me.. He was calling on me... Sélima, Sélima...

 

Il y a :

  • Te gusta ? Digame !

  • Si, me gusta..

  • Te gusta ? Digame ! Como ? Digame !

  • Me gusta mucho !

  • It please me a lot !

  • La feuille Absence quitta l'arbre Crépuscule dans l' automne qui advenait...

  • I was burning like some newspaper...

  • La brise Blessure la portait dans ses doigts d'air subtil...

  • I was shouting for help...

  • L'arbre Crépuscule lui dit de ne pas se raidir...

  • My husband was running after me...And now ?

  • I can't stand it any longer !

 

Ad libitum.

 

femme brulée

 


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