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Je ne sais pas si comme moi vous êtes lassé de la comédie médiatique, c'est pourquoi je vous livre un quatrième épisode d'un modeste récit qui se veut un hommage à Pascal à travers les vies sans mode d'emploi de quelques personnages dont je vous avertis que toute ressemblance avec des personnes rencontrées où qui vous serez connues ou pire, que vous aimez, n'est que le fruit du hasard, autrement dit de dieu. Si l'aspect quelque peu décousu du récit vous déroute c'est dû à son inachèvement et je pense comme Pascal vous fournir différents plans qui vous permettront de vous y retrouver à la fin...

Résumé des épisodes précédent : Pascal écrit son apologie du christianisme en sachant qu'il ne pourra pas l'achever. Nous le savons grâce à celui que nous avons appelé Borme qui semble poursuivre une étude sur lui. Une jeune femme est morte. Est-ce un suicide? Un assassinat ? Par les temps qui courrent où l'insécurité est reine où d'importuns blogueurs s'avisent de dénoncer la prison comme moyen d'assurer la sécurité des citoyens, c'est certainement un crime. Mais peut-être suis-je malintentionné... 

En suivant ces liens vous pourrez prendre connaissance de ces articles contre la prison, le scandale de son existence en l'état :  Contre la prisonContre la prison 2

 

Borme retrouve Esther sur le port de plaisance comme convenu. Le vent fait gémir les drisses et haussières des bateaux qui se balancent au gré d'une houle qui donne l'impression que tout le plan d'eau tangue dans le ciel d'un bleu acier. Des mouettes crient au-delà de la digue principale contre laquelle la mer s'arcboute, s'enfle et se dresse ébouriffée. Borme et Esther conviennent de manger à l'abri de la terrasse vitrée d'un restaurant où le vent qui s'ingénie à tout décharner ne pourra plus les transir. Ils s'installent à une table isolée dans un décor d'aquarium. Ils commandent un apéritif et consultent la carte, attentifs l'un à l'autre sous une apparence d' indifférence.

Esther parcourt interminablement la carte. Borme se tait.

- Qu'est-ce que tu prends, finit-il par demander.

- Je n'ai pas faim.

- Il faut que tu manges.

- Je n'ai pas faim. Vraiment.

- Prends une salade.

- Oui, si tu veux, une salade.

Le garçon apporte les apéritifs. Esther y trempe ses lèvres, grimace et repose le verre.

- Tu n'en veux pas ?

- Non.

Il prend son verre et boit l'apéritif d'Esther puis le sien.

- Tu as froid ?

- Non.

Elle frissonne.

- Tu es sûre ?

- Oui, fait-elle en se recroquevillant sur sa chaise.

- Tu ne veux pas ma veste ?

- Non.

Borme enlève sa veste et la lui met sur les épaules.

- Merci.

Le silence revient. Borme cherche des mots pour le chasser mais il ne trouve que ceux inertes qu'il dit depuis qu'ils se sont retrouvés.

- Cela s'est bien passé ?

- Quoi ?

- Ta matinée.

- Oui.

Le garçon apporte leurs plats. Ils mangent sans appétit.

- Cela va mieux ?

- Oui.

- Tu n'as plus froid ?

- Non.

- Tu veux un café ?

- Oui.

Borme commande deux cafés.

- C'est bien que le vent ait chassé la pluie...

- Oui.

Ils boivent leur café.

Le regard d'Esther erre au-delà de Borme, dans le ciel ripoliné de mistral.

Les tortues de madame Toulouse continuent leur piétinement lent du cœur de Borme.

- Quelle heure est-il ? demande Esther.

- Deux heures.

- Il va falloir que j'y aille, si je ne veux pas être en retard.

- Oui.

- Ne t'inquiète pas.

- Non.

- Cela va mieux.

- Oui.

- Je t'assure.

- Oui.

- Vraiment mieux.

- Oui.

- J'y vais.

- Oui.

Elle se lève et se faufile entre les tables.

Dehors, elle se retourne, lui sourit.

Il demande l'addition, paye et regagne sa voiture. Sur le pare-brise, Esther a écrit au rouge à lèvres quelques mots indéchiffrables. Il ne les efface pas et s'installe au volant. Il démarre. Il pense qu'il pourra faire abstraction de ces signes sans signification explicite. Mais ils tremblent devant ses yeux. Il freine brutalement, descend et les efface.

Il rentre. Tandis qu'il ferme la porte du garage, la minuterie s'arrête. Il jure et se dirige à tâtons vers le commutateur électrique. La lumière revient. Il se trouve nez à nez avec deux inconnus. Le plus petit l'interpelle:

- Monsieur Karsky ? Je me présente, inspecteur Bouchard !

Il se tourne vers son compagnon.

- Inspecteur Hèmery.

Il sourit d'un sourire si large que Borme a tout le loisir de compter ses dents en or.

- Nous voudrions vous parler, fait-il.

- C'est que je n'ai guère le temps.

- Nous n'en avons que pour quelques minutes.

Borme esquisse un geste de repli. L'inspecteur Hèmery, toujours silencieux, abrité derrière ses immenses lunettes de soleil coupe son semblant de fuite.

- Vous savez, dit-il, il y a un concierge dans cet immeuble qui sera mieux à même que moi de vous fournir tous les renseignements que vous voulez. Rien ne lui échappe...

La lumière s'éteint. Une main se pose sur son avant-bras, semble-t-il pour annihiler toute tentative de dérobade.

- C'est vous que nous désirons interroger, cher monsieur Karsky.

La lumière revient. Borme cligne des yeux.

- Pourquoi moi ?

L'inspecteur Bouchard semble étonné.

- Allons, cherchez bien, monsieur Karsky.

- Je ne vois pas.

- Qu'est-ce que tu en penses, Hèmery.

- Va savoaaarrr.

Borme était persuadé qu'avec son allure dégingandée d'échassier et ses lunettes noires, l'inspecteur Hèmery ne pouvait que hululer ou croasser. Il n'est donc pas surpris de son croassement.

- Ecoutez, messieurs, je vous l'ai déjà dit, je n'ai guère le temps. Au revoir.

Borme se dirige vers la sortie. L'inspecteur Bouchard lui barre la route de son ventre rebondi qui déborde largement un pantalon pourtant de taille respectable.

- Cher monsieur Karsky, nous préfèrerions que cet entretien avec vous se déroulât de la manière la plus discrète et la plus conviviale possible. Nous avons besoin de votre entière collaboration, qu'au demeurant, nous avons les moyens d'obtenir plus simplement. Est-ce que vous me comprenez ?

Il se tait, sort un mouchoir de la taille d'une serviette des profondeurs de son pantalon et s'éponge le visage. Borme doit reculer sous la pression de son ventre dur qu'il pousse en avant.

- Mais peut-être, doutez-vous, cher monsieur Karsky, de notre appartenance à la police ?

Borme saisit la perche tendue :

- En effet, dit-il, convenez que votre intervention dans ce garage a quelque chose de peu officiel.

- Certes, certes. Hèmery montre lui ta carte. Veuillez m'excuser, cher monsieur Karsky, un vol dans mon appartement m' a privé de tous mes papiers, momentanément.

L'inpecteur Hèmery s'affaire sur ses longues pattes. Il extirpe une carte qu'il tente de défroisser avant de la présenter à Borme.

- Mâ fââame, croasse-t-il, mââachine à lââaver...

- Qui m'assure que c'est bien vous sur ce morceau de carton délavé ?

Il semble décontenancé, regarde sa carte pour vérifier qu'il ne s'est pas trompé puis la retourne vers Borme.

- C'est bien moââa... voââayez...

L'air dubitatif de Borme accroît son désarroi. L'inspecteur Bouchard tente de voler à son secours. Il examine la carte délavée.

- Tu avais une moustache à l'époque, Hèmery ?

Contrit, l'inspecteur Hèmery hoche la tête.

- Evidââamment.

Bouchard se tourne vers Borme :

- je comprends votre suspicion, cher monsieur Karsky, mais, peut-être auriez-vous l'amabilité de vous contenter de notre parole ?

Borme recule sous la poussée de son ventre rien moins que débonnaire. La lumière s'éteint. La pression ventripotente s'accentue. Borme décide d'y résister. Il exerce une contre poussée. L'inspecteur Bouchard, surpris, est contraint d'accomplir un pas en arrière pour ne pas tomber.

- Cher monsieur Karsky, encore une fois, je vous supplie de nous accorder votre confiance.

Borme appuie sur le bouton de la minuterie et profite de son avantage.

- La question n'est plus là, monsieur l'inspecteur.

- Pourqoââa ?

Hèmery se dandine d'indécision.

- Il s'agit pour moi de ne pas tomber dans votre piège.

- Quel piège, demande Bouchard en prenant à témoin son collègue, tout en esquissant un geste de dénégation.

- Croyez bien, cher monsieur Karsky, poursuit-il, nous sommes loin de toute arrière-pensée. Nous n'avons pas l'intention, mais pas la moindre de vous piéger. Il n'est pas question de vous arrêter ! Nous n' avons aucune commission rogatoire ! Nous ne sommes pas à Prague mais en France... 

La lumière s'interrompt. Borme en profite pour planter là, dans le noir, les deux policiers décontenancés.

Dans l'ascenseur il monte avec Pascal qui est revenu prendre sa place dans son esprit.

Pascal est à son bureau. Il vérifie les comptes de la compagnie de transport qu'il a lancé avec le duc de Roannez, «Les carrosses à cinq sols». C'est la ligne Bastille qui cette semaine devance la ligne Montmartre pour les bénéfices. Le rendement pense Pascal serait bien plus élevé si le parlement de Paris n'avait pas interdit ces carrosses publiques à ceux qui en ont le plus besoin, «soldats, laquais et autres gens de bras», c'est-à-dire les petites gens vers qui va toute sa commisération. Et comme son mal de tête enfle son roulement de tambour dans son crâne, il s'étend sur son lit et parcourt une des liasses qu'il a composées en vue de son apologie. Il lit la pensée de la liasse-table où il a évoqué le nez de Cléopâtre et il ne peut s'empêcher de goûter la musique des vers de la «Médée» de Corneille: «Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer / Nous surprend nous emporte et nous force d'aimer.».

Il n'en faut pas davantage, songe-t-il, sans doute, rêve Borme.

 

 

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