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monde_meilleur_feuille.jpg 

 

la mort de M. Avrahamsky, avait emporté cette ponctualité qui servait à Borme que nous continuerons pour le moment à appeler ainsi, de point de repère quotidien.

Une mort soudaine, du jour au lendemain, sans signe avant-coureur; l'évanouissement d'une vie méticuleuse, rangée au cordeau, toute de grise parcimonie, avec une imprévisibilité incongrue, si peu en accord avec son personnage.

Borme se souvenait de l'annonce de ce décès inattendu :

- M. Avrahamsky est mort, phrase prononcée par madame Avrahamsky comme si de rien n'était, ce matin comme les autres.

- M. Avrahamsky est mort ? Répété de manière stupide par Borme, ce matin comme les autres.

- M. Avrahamsky est mort, dit comme si de rien n'était par madame Avrahamsky, dans ce matin plus tout à fait comme les autres.

Comment était-ce possible ? s'étaient-ils tous demandé.

Un homme si discret, toujours tiré à quatre épingles, qui comptait ses pas un à un, dans le désir de ne pas franchir cette limite au-delà de laquelle il n'y a plus de retour, mais qui était doté d'un pouvoir dont tout le monde estimait qu'il le gâchait à force de ne pas l'utiliser plus.

Pouvoir qui faisait rêver tout en inquiétant, qui de l'avis général lui aurait permis de mener une toute autre vie que celle d'un comptable dans une grande société financière, s'il en avait eu l'audace.

- Tu ne trouves pas cela étrange ? demandait Luc.

- Oui et non répondait Borme.

- Avec toi, on ne peut jamais rien savoir, protestait Luc.

- Et s'il était le descendant de Cagliostro ! proposait Marc.

- Plutôt de Nostradamus !

- Tu te moques de nous ! s'écriaient Marc et Luc.

Tout cela parce que M. Avrahamsky lisait le passé dans les nombres, certifiait la rumeur.

- C'est plus difficile qu'on ne croît, affirmait Esther.

- Périlleux, rétorquait Borme.

- Périlleux?

- Oui, à cause de toutes sortes de révélations qui peuvent transformer d'un coup les nuages en pluie, les châteaux en jeux de carte, remettre les pendules à l'heure...ou les faire passer d'un coup de midi à quatorze heures...

- C'est de l'humour ?

Borme devinait qu'il avait intérêt à rester coi.

- Il peut aussi lire l'avenir, ajoutait Marc.

- C'est moins banal mais encore plus problématique, remarquait Borme malgré lui.

- Tu parles sans connaissance de cause. Tu verras... prédisait Esther.

- Non. M. Avrahamsky...voit !

- Borme, tu exagères ! Protestait Esther.

Était-ce ce qui avait rendu M. Avrahamsky prudent, circonspect, sous son chapeau rond, dans ses chaussures noires à bout ferré ? De savoir que l'on mourait ? Qu'il mourrait, non pas de cette sorte, distraite, évasive qui appartient à la majorité d'entre nous, qui nous permet de vivre en conjecturant que le temps ne nous est pas compté, donc de le gaspiller et de nous apercevoir, trop tard, forcément trop tard, qu'il nous est compté avec avarice par un Képler qui se trompe sans cesse dans ses calculs pour arriver toujours au bon résultat, celui de notre trépas, ou bien par un Pascal plein d'espoir devant sa machine à calculer pas encore tout à fait au point. 

- Encore un ou deux rouages à modifier et tout ira bien maître Samson !

Pascal semble joyeux. Maître Samson le regarde un peu déçu. Un tel travail pour une si piètre supputation ! Ne suffit-il pas d'utiliser les doigts de ses mains et un abaque, pour nombrer les âmes du Purgatoire, dont on sait qu'il affiche complet! Quel besoin d'une machine arithmétique ! Mais ce jeune savant est d'un tel enthousiasme qu'il n'a garde de le contredire :

- Votre serviteur, monsieur Pascal.

- A la bonne heure!

 

Borme imagine cette scène en même temps qu'il se revoit avec monsieur Avrahamsky dans cet ascenseur qui les mènent du garage à leur appartement.

- Vous ne pouvez concevoir ce que les chiffres peuvent révéler pour peu que l'on sache les déchiffrer ! murmure monsieur Avrahamsky qui dévoile un carnet noir d' hiéroglyphes tout pascaliens, qu'il commente et qui prouvent, selon lui, que tel ou tel événement a bien eu lieu en heure et en date, cachées uniquement aux yeux des aveugles que sont les personnes qui croient que l'avenir n'est pas du tout réglé, et que ce calcul n'est pas inscrit dans «le grand livre de comptes qui gère l'humanité».

Devant l'air dubitatif de Borme, M. Avrahamsky insistait. Il se lançait dans une avalanche de nombres qu'il concluait par un «évident-cher-monsieur-n'est-ce-pas». Sa certitude abrupte finissait par en imposer à un Borme poussé dans ses derniers retranchements. Il se contentait de triompher discrètement et prenait soudain un ton d'agent secret de sa très gracieuse majesté pour murmurer non sans humour :

- Oubliez cela. Ce ne sont que marottes de vieil entêté amoureux des ombres. Néanmoins ajoutait-il dans un ultime hoquet de l'ascenseur, il faudra que je vous montre quelques ouvrages... Il esquissait un geste évasif à la signification ouverte sur cet avenir qu'il affirmait connaître par ses calculs, soulevait son chapeau et prenait congé de Borme.

Lorsqu'il présenta comme sus-dit sa vaste bibliothèque à Borme, il garda son air d'agent secret et dévoila en même temps que son crâne chauve, une solennité de Saint-Graal en contraste avec ses mitaines et ses pantoufles terre à terre.

En tous cas, c'est avec beaucoup de réticences, après un siège en règle de madame Avrahamsky qu'il consentait à lire les nombres pour une tierce personne.

- Monsieur Avrahamsky, je vous en prie, faites le pour moi, priait-elle.

- Pour vous, madame Avrahamsky, disait-il.

- Pour moi, monsieur Avrahamsky.

- Pour vous madame Avrahamsky, confirmait-il.

Il était rare que le consultant ou la consultante renouvelle une séance de dénombrement de son passé et ou de son avenir. Parfois, ce qu'il avait entrevu devait être si funeste que Borme était certain qu'il ne révélait pas tout à son impétrant ou son impétrante; il le devinait au regard de monsieur Avrahamsky encore plus gris que de coutume et, tard dans la nuit, il en avait la confirmation aux airs d'opéra qu'il écoutait, qu'ils écoutaient tous deux, dans ce nuage d'insomnie où ils étaient confinés et qui flottait au-dessus de la ville affalée sur ses collines, comme le chat tristesse sur leur poitrine.

 

Madame Avrahamsky laissait glisser des perles de larmes sous sa voilette qui cachaient ses yeux.

- Je ne comprends pas... monsieur Avrahamsky avait l'air si serein... il avait rangé ses affaires... Des soupirs discrets ponctuaient ses propos. Il partait en voyage le lendemain... voir son frère...

- Son frère ?

- Oui, il avait un frère... aîné... ils étaient deux frères... qui venait de décéder... Il allait donc à son enterrement...

- Terrible coïncidence...

- N'est-ce pas ?

- Quoique... à la réflexion...

- Vous croyez que...

- Comment savoir... Mais...

Borme n'énonçait qu'une présomption.

Il n'avait pas cherché à l'étayer par des investigations ultérieures. Il ne savait donc toujours pas si monsieur Avrahamsky avait décidé de rejoindre son aîné dans la mort, en court-circuitant un fastidieux voyage en train et une non moins fastidieuse cérémonie des funérailles. Il ne lui paraissait pourtant point si absurde que sa disparition découlât de son art du déchiffrement des nombres, d'autant qu'il avait remarqué que la nuit où il était mort correspondait au quatre-centenaire, à peu près, de la disparition du grand kabbaliste Menahem Avramhamski, son ancêtre. M.Avrahamsky possédait de celui-ci une biographie de Tobie Ben Shabbataï qu'il avait soigneusement annotée de chiffres, qu'il avait montrée à Borme, la fois sus-dite où il l'avait introduit dans sa bibliothèque.

Ancêtre, songeait Borme, dont parle aussi Pascal, peut-on supposer, dans une de ses notes illisibles, hiéroglyphiques, excepté les mots «m avramhamski», donc non recopiée dans ses «Pensées», griffonnée fébrilement dans la nuit du 4 avril mille six quarante quatre ou quarante cinq, comme semble le démontrer le filigrane du papier, au coin d'une table pourquoi pas bancale dans la lumière vacillante d'une bougie sur le point de s'éteindre.

Plus loin, à la ligne, après un espace, Pascal concluait lisiblement : «Il n'en faut pas davantage.», en frissonnant, soudain sensible au froid de la chambre où le feu avait consumé ses derniers tisons.   

 


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