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D'abord ces mots: «La feuille Absence quitta l'arbre Crépuscule dans l'automne qui advenait.», dits d'une voix douce, féminine, presque puérile... la voix d'Esther peut-être... qui raconte une histoire à un enfant...

Puis le crissement des hirondelles, projectiles noirs rebondissants contre les parois du crâne de Borme, puisque c'est de lui dont il est question.

Puis d'autres mots encore, toujours d'une voix douce, presque enfantine, avec des r qui roulent, «everybody hate me 'cause I've said the truth», pas la voix d'Esther, pas celle de madame Sansjoie, celle de Sélima Narandra, sans doute...

Et, de nouveau, le crissement des hirondelles, fusées noires qui mitraillent les tempes de Borme. Nous pouvons l'appeler Borme pour le moment. Plus tard, nous verrons. Borme allongé sur le dos. A ses côtés, contre son épaule, Esther avec sa respiration irrégulière, qui rêve. Ses rêves flottent poussières dans la pénombre striée de la chambre qui dérive dans l'infini rien de la conscience de Borme...

Au-delà, des rires étouffés d'enfants.

Borme entend ces rires complices. Il essaie d'échapper au gouffre dans lequel il dérive en conjecturant le temps à travers les volets clos; il opte pour un ciel sans nuages, un soleil déjà haut. Peine perdue; il n'arrive pas à se libérer des ensorcellements de la nuit.

Il erre à travers la criaillerie des hirondelles, les songes indistincts d'Esther, les rires étouffés de leurs enfants, des visages sans regard , des mots de Pascal jetés sur de grandes feuilles telles des griffures, des souvenirs oubliés qui reviennent battre ses tempes pour se métamorphoser en chimères querelleuses et stridentes, qu'ils tentent de chasser, qui réapparaissent sans cesse pour picorer des bribes de son cerveau, dans un charivari qui le jette enfin hors du lit à la rencontre d'un autre charivari, tout à coup plus bruyant, celui des enfants qui pouffaient tout à l'heure de manière contenue, qui ne se retiennent plus, ce qui a le mérite de chasser ces chimères, décidément aussi craintives que des poules, en lui laissant en stigmate, mal à la tête.

Force nous est de conclure que le réveil de Borme est difficile.

- Bonjour, dit l'un des enfants. Nous pouvons l'appeler Marc.

- Bonjour, dit l'autre enfant. Nous pouvons l'appeler Luc.

- Mommour, répond Borme.

Tout l'appartement s'est éveillé. De la musique jaillit d'un poste radio. L'odeur du café embaume. La lumière s'est engouffrée par les volets ouverts sans ménagement.

- Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui ? Demande le garçon que nous avons appelé Luc.

- Tu as un entraînement aujourd'hui ? Demande Borme.

- Non, dit Luc.

- Plus tard, je verrai, dit Esther.

- Demain, dit Marc.

- Moi, d'abord, dit Luc

- Oui, si tu veux.

- Tu as bien dormi ?

- J'ai fait un drôle de rêve, dit Esther

- Ah ! C'était quoi ? demande Marc.

- Trop long à raconter, répond Esther.

- Il va faire beau, remarque Borme.

- Je vais être en retard, s'inquiète Esther.

- C'est chaud ?

- Non, tu peux le boire.

Les paroles de chacun se croisent, se mêlent dans une routine quotidienne qui s'est mise en branle.

- Tu crois que ça me va, questionne Esther, nue devant la glace de l'armoire d'où elle a pris une robe qu'elle plaque contre son corps.

- Oui, répond Borme, troublé par la blancheur de sa peau illuminée par un rayon de soleil.

Puis, c'est le moment de leur départ.

- On se voit à midi ?

- Non.

- Au revoir.

- Au revoir.

- Tu crois que...

- Oui, c'est possible.

Esther est incertaine.

- Embrasse-moi.

- Oui.

Borme l'embrasse.

- Borme ?

- Oui.

- Tu vas bien ?

- Oui.

- C'est sûr ?

- Oui, rassure-toi.

Esther s'efface comme à regret.

Borme se rend compte que son café est amer. Il a oublié de le sucrer. Il l'avale d'un trait.

Les mêmes mots : «La feuille Absence quitta l'arbre Crépuscule dans l' automne qui advenait », prononcés d'une voix presque enfantine, qui n'est pas celle d'Esther, reprennent leur sarabande dans sa tête. Il n'arrive pas à les chasser.  



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