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Il devait en avoir le cœur net . Il devait réussir à échapper à cette malédiction. Il n'était pas prédestiné au mal. Il était libre de choisir sa vie. Il avait eu un moment d'égarement. Il avait été saisi par le vertige du mal, de la domination sur autrui. Il avait commis ces trois meurtres, mais il pouvait ne pas aller outre. Il devait en avoir le cœur. Il devait s'en administrer la preuve. Il était un homme libre. Son destin n'était pas scellé. Il devait faire la démonstration à ce Dieu malintentionné à son égard, qu'il n'était pas sa créature, que s'il avait pactisé avec le mal, ce n'était qu'une expérience sans lendemain. Maintenant il savait. Tuer n'était pas une jouissance incomparable. Les conséquences en étaient trop dures, qui se traduisaient par ce malaise persistant, ce voile tendu entre lui et la beauté de la vie. Il devait en avoir le cœur net, il devait en faire la démonstration. Une fois démontrée sa liberté, qu'il n'était en aucune manière le jouet d'une quelconque addiction au meurtre, peut-être pourrait-il retrouver le goût de vivre, de respirer librement. Il devait en apporter la preuve, s'en administrer la preuve. Et d'abord, commencer par oublier ces deux victimes choisies, par oublier ses projets de les assassiner. Et une fois ce résultat obtenu, les revoir, les suivre à nouveau comme s' il avait renoué avec ses intentions de les tuer et arriver à ne pas le faire.

Au bout de quelques jours, il eut l'impression qu'il avait rempli la première partie de son programme. Il avait repris sa vie de tous les jours et il réussissait pendant la journée à les oublier. Il n'y songeait que le soir au moment de s'endormir. Certes, il était toujours réveillé par cet affreux cauchemar, mais il réussissait de plus en plus vite à en effacer la trace avant de se rendormir. Sa première pensée le matin n'était plus pour elles. Son projet de les tuer s'éloignait. Cela l'encourageait. Il avait donc raison. Son destin n'était pas scellé. Il était encore libre de tuer ou de ne pas tuer. Puis, après la journée ce fut la nuit où il réussit à ne plus y penser. Il eut plus de mal à se débarrasser de son cauchemar. Une nuit il y réussit. Il avait gagné. Sa vie était redevenue éclatante. Le voile qui la recouvrait s'était déchiré. Il pouvait passer à la deuxième phase de sa désintoxication. Les revoir. Les épier de nouveau comme s'il préparait leur meurtre pour vérifier qu'il en avait fini avec cette volonté de tuer.

Pour la jeune joggeuse, c'était facile. Elle faisait son jogging tous les matins à la même heure, en suivant a peu de chose près le même parcours. Il rangeait sa voiture près de l'usine de traitement des eaux usées et il pouvait la voir passer. Elle avait une foulée ample et souple. Elle avait des écouteurs sur les oreilles et il se rendait compte qu'elle était toute tournée vers la musique qu'elle écoutait. En croisant sa voiture, elle ne jetait aucun regard vers elle, de même au retours. Elle représentait pour lui une force jaillie de la nature, la vie même et il se rendait compte avec soulagement et satisfaction qu'il n'était plus tenté de mettre fin à cette vie si pleine, si évidente.

Pour sa conseillère financière, il était plus difficile de l'observer, bien qu'elle aussi se montrât routinière dans sa vie quotidienne, empruntant le même parcours en automobile de sa résidence à son lieu de travail, fréquentant à midi les mêmes deux ou trois restaurants, regagnant le soir son domicile à la même heure, garant sa voiture à sa même place de parking pour gagner son appartement dont les fenêtres étaient toujours baissées, ce qui ne lui permettait pas de la voir, par exemple de savoir dans quelle pièce elle se trouvait, qu'elle était sa chambre. Au fond, si la joggeuse représentait pour lui la vie éclatante sans mystère sans ombre, la jeune banquière représentait la vie feutrée tout en ombres et gris. Cela l'attirait plus. Certains soirs, elle sortait, se rendait en ville pour aller au cinéma ou au théâtre. Sa métamorphose était complète, en lieu et place de cette jeune femme qu'elle semblait le jour, vêtue d'un tailleur strict, sans pratiquement aucun maquillage, sans bijoux, les cheveux assemblés en un chignon tenu par une barrette discrète, il retrouvait une jeune femme habillée d'un pantalon flottant en forme de sarouel multicolore, d'une veste molletonnée en patchwork, les cheveux dénoués surmontés d'un béret rouge ou violet, avec autour des poignées et du cou des bijoux de type amérindien. Elle rentrait toujours seule, soit après le spectacle soit après un tour dans un pub avec ses amis.Il était intrigué. D'autant que le même phénomène s'était produit avec elle qu'avec la joggeuse, il n'avait plus aucune envie de la tuer au contraire. Il voulait qu'elle vive parce qu'il désirait par-dessus tout la connaître, comprendre le mystère qu'était sa vie en apparence si rangée, sans ombre. Il fallait qu'il puisse entrer en contact avec elle en dehors de son agence, qu'il puisse entrer en contact avec cette autre qu'elle était une fois son travail terminé. Le mieux, pensa-t-il serait de la retrouver au théâtre, pour lui parler, échanger avec elle ses impressions. Il put réaliser son projet plus vite qu'il n'espérait, mais accaparée par ses amis, ils n'eurent qu'un échange très bref fait de surprise puis d'inattention. Déçu, il ne renonça pas et intensifia sa surveillance mais avec un résultat piètre.

Ce qu'il ressentait n'était plus un désir de la tuer mais d'être avec elle, de pouvoir enfin lui parler, d'établir avec elle d'autres rapports que ceux de client qui contracte prêt, d'autant qu'elle semblait n'avoir aucun compagnon, ce qui le rassurait parce qu'il comprenait qu'il était de plus en plus attiré par sa personnalité secrète. Il en était rassuré. Ainsi, grâce à elle, il avait rompu ses liens avec le meurtre. Il était sorti de cette vallée de l'ombre de la mort dans laquelle il avait cru qu'il était enfermé, dans laquelle il avait cheminé pendant ces derniers des mois. Son père s'était trompé il n'y avait pas de prédestination. L'homme était libre. Il pouvait choisir. Il avait choisi de ne plus sombrer dans le mal, de sortir de cette vallée de l'ombre de la mort.

Il avait réussi.

 

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Tag(s) : #Nice city

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