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L'enquête des inspecteurs Bouchard et Hèmery progresse. Dans l'épisode précédent nous en avons appris un peu plus sur Carmen San Sulpicio et sur la manière dont Pascal avait rédigé ses pensées. Aujourd'hui nous passons à l'interrogatoire d'un des suspects.

 

- Allo Chaval, tu as terminé ton autopsie?

- Oui en expresso comme tu me l'as demandée.

- Pur arabica j'espère.

- Non mélange robusta arabica.

- C'est pas un crime?

- Oui et non...

- Comment ça oui et non?

- Écoute Bouchard, c'est oui et non!

- Ah! parce que maintenant, c'est nouveau,on peut se suicider et en même temps après, être assassiné! ou l'inverse. tu te fous de moi Chaval.

- Tu aurais perdu ton sens de l'humour Bouchard en perdant ton grade de capitaine?

- Oui je n' en ai plus les moyens...alors c'est un suicide ou un meurtre?

- Les deux mon lieutenant.

- On peut être mort et ne plus être en vie mais cela devient difficile de se tuer voir même de se faire assassiner après...

- Bien sûr qu'on peut se suicider et se faire tuer ensuite. Réfléchis, si je rate mon suicide on peut très bien m'assassiner ensuite...

- C'est le cas?

- Pas sûr.

- Au moins tu peux me dire l' heure de la mort.

- Non pas exactement.

- C'est-à-dire?

- Si elle s'est suicidée c'est plus tôt si elle a été tuée c'est plus tard.

- Tu as une fourchette au moins?

- Entre chien et loup.

- Cela me laisse mi-figue mi-raisin Chaval.

- Et moi entre la poire et le fromage.

- Dans ce cas tu me places entre deux chaises.

- C'est mieux qu'entre le marteau et l'enclume.

- Moins bien qu'entre ciel et terre.

- Bon on se voit entre midi et deux pour en parler.

- Vaut mieux parce que tu m'a mis le doigt entre l' arbre et l'écorce.

- Salut!

- Salut!

Bouchard éteint son portable. Hèmery lui dit :

- C'est un suicide à voir ta tête, envolé le meurtre passionnel, monsieur le spécialiste du meurtre passionnel!

- Non, Môssieu Roméo, défenseur de la veuve Juliette, dite la grosse bertha la braqueuse, c'est pas un suicide.

- Mille excuses mon yeutenant.

- Ni un assassinat.

- J'en étais sûr, ce proc' j'en ai assez.! Dès qu'il s'agit d'une affaire sans queue ni tête c'est pour nous . On a le chic.

- Croisons les doigts. On commence par Gorf, karsky ou Ménard?

- Ménard!

- Allons-y!

- On le convoque ici?

- Non,on le met en situation.

- Mais encore?

- Au cimetière.

- Chouette, j' aime bien ce cimetière. Il est d'un tranquille...

- Encore heureux...

- Crois pas Bouchard. Il y en a des tourmentés comme si toutes les âmes de l'enfer s'y réunissaient pour manifester leur incompréhension devant l'Injustice Divine qui les y a placés !

- Pourtant c'est pas faute d'avoir été prévenues...

- Tu ne le sais que trop Bouchard, la peur du gendarme n'a plus aucune efficacité...

- Autant dire que nous les pourvoyeurs des tribunaux nous ne servons à rien...

- Tu n'es pas si loin que ça de la vérité yeutnant!

 

Au cimetière Philippe Ménard s'exprime d'une voix de plus en plus heurtée au fur et à mesure qu'il relate les événements de sa rencontre et de sa vie avec Marie Toulouse.

Elle ne lui a jamais rien dit de ses difficultés. Elle travaillait beaucoup. Elle aimait son métier.

C'est un passionné de montagne. Il l'a rencontrée lors d'une de ses randonnées. Un orage violent l'avait contraint lui et son compagnon à gagner un refuge où ils avaient pu allumer un feu. Entre deux roulements de tonnerre, ils avaient cru percevoir des appels sur le versant opposé. Ils avaient écouté à travers la pluie qui craquait sur le toit et le feu qui crépitait dans l'âtre. C'étaient bien des appels. Ils s'étaient rhabillés. Ils étaient sortis du refuge. L'orage les avait cinglés de ses lames de pluie glacée. Ils avaient hurlé à leur tour. Ils avaient dévalé la pente à travers les épicéas puis gravi le versant sous les coupures de la pluie qui mugissait. Ils avaient aperçu une lueur. C'étaient elles. Marie et Mireille Toulouse. Elles étaient transies. Ils les avaient guidées jusqu'au refuge. Mireille Toulouse s'était immédiatement déshabillée. Elle avait demandé, nue, à Philippe de la frotter avec une serviette, ce qu'il avait fait. Antoine, son ami, avait fait de même avec Marie.

- Antoine comment, l'interrompt Hèmery de sa voix d'outre-tombe.

- Serplond!

- Comme serpent et plomb? Demande-t-il.

Philippe Ménard lui épelle le nom puis reprend son récit à la demande de Bouchard.

Toutes deux étaient nues. Les gouttes de plomb en fusion de l'orage tambourinaient sur la toiture et glissaient sur les vitres des fenêtres du refuge. Marie avait une peau très blanche. Le vent tapait à la porte. Puis cela avait été à leur tour, sur l'injonction de Mireille, de se mettre nus et d'être réchauffés par leurs frictions. Marie avait des mains très fines. Le feu rageait sous les coups de pattes du vent. Mireille avait résolument pris la direction des opérations. Elle avait organisé les préparatifs du repas. Pendant toute la soirée, elle n'avait cessé de parler ne leur laissant que quelques bribes de temps pour s'exprimer à leur tour. Elle emplissait le refuge à elle toute seule. Elle tenait l'orage à distance. Marie se taisait. Elle avait un regard très attentif. Mireille avait jeté son dévolu sur lui. Il avait couché avec elle. Antoine et Marie avaient dormi séparément. Il avait aimé le grand corps musclé de Mireille, ses hanches et ses cuisses accueillantes qui lui avaient fourni un abri pour le protéger du vent qui l'appelait au dehors. Marie rêvait. Au matin, Mireille s'était levée la première. Elle avait préparé le petit déjeuner qu'elle leur avait servi au lit. Elle s'était montrée tendre avec lui. Marie ne se départait pas de sa réserve. Mireille avait décidé qu'ils feraient ensemble l'ascension de la cime du diable. Antoine lui avait demandé son niveau de randonneuse. Elle avait haussé les épaules et avait expliqué qu'avec leur aide il n'y aurait pas de problèmes. Ils n'étaient guère convaincus, mais ils ne pouvaient s'opposer à son désir. Ils étaient sortis du refuge. Le ciel était bleu et vide. Le vent avait chassé pluie et nuages. Effectivement, malgré quelques passages un peu ardus pour elles, Mireille et Marie ne s'étaient pas découragées et ils avaient atteint le sommet de la cime du diable sans encombres pour admirer le panorama de pics, de dômes, de dents, d'aiguilles plantés devant eux. Au cours de l'ascension, Philippe avait surpris plusieurs fois le regard attentif de Marie qui l'observait. Elle avait un pli entre les yeux à ces moments là. Elle savait. Lui pas encore. Pendant la descente et pendant la marche vers le refuge, elle avait été constamment près de lui. A maintes reprise, leurs mains, leurs hanches s'étaient frôlées et enfuies aussitôt qu'effleurées. Il ne savait pas encore. Elle, oui. Pour leur deuxième nuit au refuge, il avait couché avec Mireille tandis que Marie couchait avec Antoine. Il avait fallu tout le miel du corps de Mireille pour qu'il oublie ce qu'il ne savait pas encore. Marie avait un dos très droit, comme une jatte de lait. C'était elle l'aînée. Il pensait que c'était Mireille. Il ne savait toujours pas pourquoi elle n'avait rien fait pour l'empêcher de coucher avec Mireille. Elle aimait l'observer avec son regard très attentif. Le lendemain, ils étaient redescendus dans la vallée. Ils avaient plongé dans le brouillard. Une main lui serrait le cœur depuis le matin. Ils s'étaient quittés sans rien dire. Elle avait un dos très droit, des épaules comme des anses, des jambes très longues. Il avait voulu revenir sur ses pas. Il avait pensé à Mireille et avait renoncé. Deux semaines plus tard, il avait reçu un mot de Marie. Elle lui fixait un tendez-vous. Ils s'étaient donc revus. Un soir, il avait surmonté son angoisse d'un refus. Il lui avait demandé si elle voulait vivre avec lui. Elle avait accepté tout naturellement, toujours avec ce regard très attentif. C'est alors qu'elle avait dit qu'il ne faisait pas une bonne affaire, qu'elle n'était pas ce qu'il y avait de mieux comme compagne, qu'il serait déçu, avec ce regard très attentif dont il n'arrivait pas à déchiffrer le code. Il avait bafouillé quelque chose d'un peu grandiloquent. Elle l'avait regardé étonnée cette fois-ci. Elle avait posé sur ses lèvres un doigt très doux. Elle avait affirmé qu'il se lasserait vite d'une fille comme elle.

Philippe Mérard se tait. Est-ce parce qu'il a perçu l'éloignement de Bouchard et Hèmery qui observent le vol brisé d'un papillon qui s' est posé sur une rose en marbre dans le petit cimetière attenant à l'église dans ce jardin pétrifié avec son désordre de pseudos temples grecs ou romains? En effet les deux policiers restent silencieux comme si de rien n'était, tandis qu'une procession de fourmis rouges gravit un muret de pierre, le papillon reprend son envol titubant, des pigeons picorent les graviers d'une allée, un lézard ondule vers une anfractuosité, un chat fait l'indifférent sur le haut du mur de clôture en se préparant à bondir sur sa proie.

le silence pèse de tout son poids.

Le chat bondit.

Philippe Ménard sort de son silence peut-être pour ramener les deux inspecteurs vers lui.

Le chat a raté sa proie.

Dés le début de leur vie commune, Philippe n'avait cessé de percevoir à travers leur bonheur évident un murmure de dénégation. Ils étaient trop dissemblables, lui qui n'aimait guère sortir, recevoir des amis, parler, elle qui voulait aller au cinéma, au théâtre, qui avait besoin de parler, d'écouter, au fond de ne pas rester seule avec lui. Malgré des ajustements, des accommodements, des concessions, tout un mur d'enceinte mal joint pour préserver leur couple, il en sentait la fragilité. Pourtant, il restait persuadé qu'ils étaient accordés suffisamment l'un à l'autre pour que leur vie ensemble ne se défisse pas. A son avis, il y avait eu un élément par lui inconnu qui avait fait voler en éclat leur volonté de continuer. Il en avait la certitude renforcée par son suicide. Il ne savait toujours pas de quoi il s'agissait. Cela le rendait enragé. Il enrageait. S'il découvrait quoi ou qui avait déclenché ce désastre, il ne répondait pas de ses réactions.

Puis, le silence déploie de nouveau sa toile entre eux. Derrière, Philippe Ménard, Bouchard, Hèmery plongent dans l'absence.

Le lézard en profite pour réapparaître prudemment; le chat pour refaire l'équilibriste sur le faîte du mur. Le papillon ivre pour cuver son ivresse au milieu d'une pierre tombale.

C'est Philippe Ménard qui s'extrait le premier de lui-même : Il reprend son récit.

Pourquoi en était-il arrivé à tant de violence ? Pourquoi après avoir tout enduré avait-il fini par la haïr ? Du moins c'est ce qu'il avait cru sur le moment. Pourquoi leur séparation avait été un soulagement et un crève-cœur ? Il était incapable d' en avoir une certitude, comme il avait été incapable d'empêcher son enlisement dans un cloaque de doutes. Tous les détails de leur rupture étaient fichés en lui. Il ne pouvait les extirper de sa mémoire. Leurs épines continuaient de le déchirer.

Comme il se tait et que son silence se prolonge, Hèmery lui demande de reprendre son récit. Il hésite, semble ne pas comprendre, ne plus savoir ce qu'il a dit, où il en est. C'est Bouchard qui lui rappelle :

- Vous veniez de dire que tous les détails de votre rupture avec Marie Toulouse étaient ,je reprends vos termes «fichés en vous comme des aiguilles»...

- Plutôt «comme des épines» corrige Hèmery.

- oui acquiesce Philippe Ménard .

 

Marie désire sortir. Lui non. Où veut-elle aller ? Au cinéma ? Au théâtre ? Se promener sur la promenade qui longe la mer ? Elle ne sait pas. Pourquoi ne pas rester avec lui ? Il a besoin d'elle. De sa présence. Ce soir ? Oui, ce soir ! Bon ! Elle reste ! Mais elle a un tel air, qu'il ne veut pas de ce qui n'est que de la condescendance ! Ce qu'il veut, c'est qu'elle jure qu'elle ne désire plus sortir ! Qu'elle jure qu'elle est heureuse de rester avec lui ! Toute son attitude crie le contraire ! Elle n'a qu'à s'en aller ! Puisque c'est cela qu'elle a en tête ! Inscrit dans tout son corps ! Non ! Elle ne veut que rester ! Elle repose son grand sac dans lequel se bouscule une foule d'objets hétéroclites. Un calme précaire s'installe. Puis il vole en éclat. Comprend-il qu'elle a besoin de libertés ! Qu'elle étouffe avec lui ! Qu'il l'aime trop ! Qu'elle a besoin de voir ses amis ! D'autres personnes ! Il crie qu'il n'y a pas que cela ! Qu'il y a autre chose ! Quelqu'un d'autre ! Elle est incrédule. Qui est-ce ? Il le connait ? Il veut la vérité ! Il a eu tort de lui faire confiance ! De croire en son amour ! Depuis le début elle lui ment ! Il a eu tort de croire en sa sincérité ! Je ne te mentirai jamais ! Faux ! Archifaux ! Elle lui a toujours menti ! Fini ! Il ne la croit plus ! Il ne la croira plus ! Fini ! Fini ! Il ne la laissera pas sortir ce soir ! Pour rejoindre... Qui rejoindre ? Elle crie aussi. Pour rejoindre l'autre... Quel autre ? Tu es fou ! Tu ne sortiras pas ! Essaye de m'en empêcher ! Elle a toujours son regard très attentif, mais d'une dureté qui le défie, l'inquiète. Il s'excuse. Il regrette. Elle est libre ! Il a perdu la tête ! Si c'est vraiment ce dont elle a besoin, elle peut sortir... rejoindre ses amis... Il est trop tard. Il ne le sait pas encore, elle le sait. Elle ne s'apaise pas. Elle garde son regard attentif aveuglé de dureté. Elle en a assez de lui ! Elle ne le supporte plus ! Il l'étouffe ! Elle étouffe ! Il faut qu'elle parte ! Tu ne m'aimes plus. Non, je ne t'aime plus ! Cela fait un bon moment ! Il y a quelqu'un d'autre ! Un autre homme ! Plus compréhensif ! Plus apaisant ! Plus vivant que le quasi mort qu'il est ! Avec qui elle a déjà perdu trop de temps ! Un temps précieux qui fuit entre eux ! Qu'ils n'ont jamais pu retenir ! Qui les écarte l'un de l'autre ! A cause de lui ! Incapable de... Sa souffrance à ces paroles éclate en violence physique. Il ne peut plus la contenir. Il la hait trop, croit-il. Elle n'est qu'une trainée ! Il la gifle. Elle est une moins que rien ! Il la gifle. Il s'est trompé! Il la gifle. Elle l'avait pourtant averti ! Elle lui avait pourtant assez répété qu'il serait déçu ! Il la gifle. Il n'avait pas voulu la croire ! Pauvre fou ! Mais c'était vrai ! Il la gifle. Tu n'es qu'une roulure ! Une fille laide qui joue les intellectuelles en tenant des propos incompréhensibles avec ses soi-disant amis ! Il la gifle. Elle n'est qu'une malheureuse ! Qu'elle fiche le camp ! Oust ! Débarrasse le plancher ! Il n'a plus envie d'elle ! Elle l'écœure ! Elle pleure. Elle se mord les poings. Son regard toujours très attentif a perdu toute dureté. C'est trop tard. Il le sait. Elle le sait. Il la gifle. Elle tombe. Elle se cogne la tête sur une chaise. Elle reste sur le carrelage. Elle est secouée de sanglots profonds. Il la hait. Il l'aime. Il pleure. C'est trop tard. Elle se relève. Elle titube. Il est fou. Il l'aime. Elle ouvre la porte d'entrée et dévale les escaliers. Il est désespéré. Il se lance à sa poursuite. Sa vieille 2CV est garée sur le parking. Elle ne partira pas ! Il ne le veut pas ! Elle s'enferme dans la voiture. Il cogne sur la carrosserie avec ses poings, ses pieds. Il ne sent aucune douleur physique. Il a les mains en sang. Il saisit à l'arrière la manivelle et il pulvérise le pare-brise, les vitres. Il casse tout. Il se casse en mille morceaux. Il hurle. Il l'empêche de partir, de le quitter. Elle ne le quittera jamais ! Des volets claquent. On crie. Il est fou. On cherche à le maîtriser. Il se débat comme le forcené qu'il est devenu. Il se dégage. Il s'enfuit. Il est foutu. Il faut en finir. Il doit mourir. Il court. Il est hors d'haleine. La mer est noire. Elle est coupante. Il l'aime. Il doit en finir. Il l'a perdue.

 

On l'avait sorti de l'eau, épuisé, glacé. On l'avait transporté à l'hôpital. Marie était là. Il ne la reconnaissait plus. C'était elle. C'était une autre. C'était une Marie étrangère qui lui souriait, toujours avec son regard très attentif , très douce avec lui parce qu'il était en convalescence, mais une autre Marie. Il l'avait perdue. Il le savait. C'était fini. Elle partait. Il ne pouvait plus la retenir. A quoi bon.

Par moment, Philippe Mérard crie. Ses éclats de voix résonnent dans le labyrinthe des pseudo temples gréco-romains. Il tremble. Il est livide. Bouchard et Hèmery imaginent le désarroi de Marie Toulouse confrontée à une telle violence, un tel engagement. Têtu. Abrupt.

 

- Pourquoi l'avait-elle provoqué de manière si soudaine ? Le questionne Bouchard de sa voix qui se veut compréhensive, complice. 

Philippe Ménard répond qu'il n'en sait toujours rien.

Au fond, songe Hèmery, comme le lézard méditatif sur le mur ensoleillé, comme les pigeons qui échangent leurs avis : «Rrhouuu», se rengorgeant l'un. «Rrrrrrhou», répondant un autre. «Crrrrrhoooouu», concluant un troisième.»

Pendant ce temps, Philippe Mérard s'est calmé.

A sa sortie de l'hôpital, il pleuvait une pluie de terre rouge et tiède. Marie n'était pas là. Il avait la gorge serrée. Il avait espéré. Elle n'était pas là. Les paroles de regret qui tournoyaient dans sa tête depuis plusieurs jours, s'écrasaient contre ses tempes. Il s'était assis sur un banc dans le jardin en face de l'hôpital. Il l'avait attendue. Il regardait les grosses gouttes de pluie qui tambourinaient sur le sol. Elle n'était pas venue. Il aurait voulu la voir pour lui dire tout ce qu'il n'avait pas pu lui dire avant; qu'il était un chien désespoir, un cafard désolation, un corbeau tristesse, un chat errance, Jonas dans la baleine nausée; qu'il n'était plus rien sans elle, qu'il était un corps sans tête, lui assis dans ce jardin qui attendait d'être englouti dans cette pluie rouge tombant sur son cœur.

- A quoi bon.

- Je comprends, fait Bouchard, le regard bienveillant.

Il avait repris son travail. Il avait réparé la voiture de Marie. Il avait mangé. Il avait dormi. Il avait réparé d'autres voitures. Il avait encore mangé. Il avait encore dormi. Il ne se sentait plus. Il était vide. Il avait appris son suicide. Il n'avait pas osé la revoir. Il ne l'avait pas revue. Il l'avait épiée. Il avait attendu des nuits pour voir la lumière de sa chambre s'allumer. Il partait avant de la voir. Il était un chat fantôme. Il n'avait pas osé lui parler.

- A quoi bon.

Il était devenu un chien hurleur muet.

Ce qu'il veut, c'est partir pour l'Australie, le Canada, le Brésil. Plus rien ne le retient ici. Il hoche la tête, regarde le ciel. Il est vide. Comme lui. Il ne se sent plus.

Est-ce qu'il vit ?

- Je comprends, dit Bouchard, nous comprenons, n'est-ce-pas Hèmery?

- En effet, c'est dur de perdre celle que l'on aime soudainement... sans savoir trop bien pourquoi quel je ne sais quoi a tout fait déraper...

Philippe Ménard leur tend la main.

- Adieu.

- Adieu répètent-ils surpris de ce départ soudain. Ils n'osent pas le rappeler, lui dire qu'il n'en ont pas fini avec lui, qu'il est plus que jamais un coupable potentiel.

Il s'éloigne dans l'allée qui crie. Son départ a un aspect irrésistible irrévocable.

- Rrrrhou...

- Ffrrrhouhou...

Les pigeons se rengorgent d'indignation. De quoi se mêlent-ils ? Ce ne sont pas leurs affaires.mais celles de la police qui n'a pas besoin d'être pressée pour parvenir à une vérité...

Les pigeons s'ébouriffent de dénégation.

- Ggrhouu...

- Nourrhouou...

Le chat tente subrepticement de s'immiscer dans leur débat. Prudemment, les pigeons battent en retraite vers le ciel. Il les suit d'un regard désolé, sincère qui se veut la preuve de ses bonnes intentions en tant que tigre miniature tout simplement curieux, désireux de les aider. Comment pourrait-il dans ces conditions, semble-t-il affirmer entre ses moustaches frémissantes, saisir entre ses griffes le cœur de qui que ce fût.

Il s'éloigne incompris, navré, cauteleux... au milieu du silence des tombes... Puis se ravise et vient se coller contre les jambes de Hèmery en lui signifiant que son délai est imparti, qu'il est temps qu'il le caresse, qu'il pense à autre chose. Une fois caressé, Il le remercie d'un ronronnement et se retire queue haute le laissant se débattre dans cet infini rien dans lequel il est enfermé.

 

 

Pascal a pris la feuille qui a pour titre «incapacité de l'homme». Il commence sa lecture. Ses douleurs se sont atténuées. Le feu ronronne dans la cheminée; il joue à se faire peur en créant des ombres fantômes qui dansent dans le bureau.

Après quelques minutes, Pascal saisit sa plume et décide de barrer tout le début. Il lui semble préférable que ce fragment commence par : «Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté...» plutôt que par :«Voilà où nous mènent les connaissances naturelles. Si celles-là sont véritables, il n'y a point de vérité dans l'homme,».

Puis il lit à voix haute :

- Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre. Elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un atome dans l'immensité de la nature...

Il interrompt sa lecture à la protestation plus forte d'une bûche dans la cheminée. Il contemple le feu et ses ombres fantômes. Il réfléchit. Il reprend sa lecture. Insatisfait du terme «immensité», il décide de le remplacer par «amplitude». Il relit sa phrase :

- Tout ce monde visible n'est qu'un atome dans l'amplitude de la nature...

Il continue:

- Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses.

Sa voix devient inaudible comme s'il récitait une prière. Quand il a achevé sa lecture il revient au titre de sa pensée. Il barre «Incapacité de l'homme» et le remplace par «Disproportion de l'homme».

Il relit encore cette longue pensée qui dorénavant s'intitulera ainsi. Arrivé à «Tout ce monde visible n'est qu'un atome dans l'amplitude de la nature.», il se plonge dans l'infini de sa réflexion.

Il opte pour une nouvelle correction. La phrase devient : «Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature...».

 

 

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