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Fukushima II :  Entre Charybde et Scylla

Chose promise, chose due : Voici la deuxième partie de mon haïkufable à propos de la catastrophe de Fukushima.

Notons que celle-ci n'a, pour le moment, provoqué que trois morts non dues à la radioactivité tandis que le tsunami a tué plus de 20.000 personnes.

Résumons brièvement l'épisode précédent : Nous sommes dans l'empire post apocalyptique des Sombres. Un nouveau myste-ingénieur arrive dans la contrée pour s'occuper de l' entretien de la digue qui la protège contre la mer des cendres.

***

Il se mit aussitôt à la tâche.

Il lui semblait qu'il n'avait que trop tardé.

Installé dans son logement

que la veuve Sandrakhan avait promis d'agrémenter par quelques unes de ses oeuvres

qu'elle lui ferait choisir,

il se pencha sur les plans de la digue avant de partir pour sa première inspection.

C'était donc un ouvrage très ancien,

composé d'un premier mur de pierres cyclopéennes,

renforcé d'un second mur de grosses pierres qui s'y adossait

ainsi que d'un troisième de pierres plus petites,

enfin d'un mur de terre très large.

L'ensemble avait 11 mètres de haut et 40 de large.

La plus grosse vague connue historiquement avait atteint 5 mètres.

La marge de sécurité semblait irréprochable.

Les anciens avaient bien travaillé.

Il n'avait qu'à continuer dans leur direction.

Après cette étude minutieuse des plans,

il prit la direction de la digue.

Il y parvint au bout d'une marche rapide de cinq kilomètres.

Il vit apparaître la digue au détour de la route.

Elle lui apparut moins imposante qu'il ne s'y attendait.

Au fur et à mesure de son approche, une certaine inquiétude s'empara de son esprit.

En certains endroits elle lui semblait endommagée, sinon délabrée,

mais surtout il eut l'impression qu'elle n'atteignait pas partout la hauteur signalée sur ses plans.

Que s'était-il passé ?

Son prédécesseur avait-il négligé sa tâche ?

Les bruits avaient courru qu'il en était bien ainsi !

La preuve en avait été qu'il était populaire dans la contrée

ce qui était rarement le cas des myste-ingénieurs en charge des digues !

Quand on avait voulu le muter,

une pétition avait circulé qui demandait l' abandon de ce projet de mutation.

D'habitude c'était le meilleur moyen pour être muté, or cela n'avait pas été le cas.

Il faut croire que l'influence du maire était grande !

En fait, bien plutôt, comme ce poste n'avait aucun prestige

comme il était difficile de trouver des volontaires pour l'occuper,

comme ce bourg et cette contrée semblaient peu menacés par une quelconque vague,

il avait été décidé d'accéder aux demandes des pétitionnaires,

d'autant qu'il n'était pas mauvais de montrer que les Sombres

étaient accessibles aux demandes de leurs citoyens.

*

Lorsqu'il arriva au pied de la digue

le myste-ingénieur vit ses appréhensions renforcées.

L'état de la digue montrait de manière irréfutable que l'on avait négligée de l'entretenir

et ce non pas seulement depuis quelques mois,

c'est-à-dire depuis la mort du précédent myste-ingénieur,

mais depuis plusieurs années.

Il chercha une rampe d'accès vers le sommet de la digue.

Normalement il devait y en avoir une tous les 500 mètres.

Il dut parcourir 2 kilomètres avant d'en trouver une et encore elle était en partie éboulée.

Péniblement, il réussit à parvenir au faîte de la digue.

Ses appréhensions grandirent si possible :

de loin en loin il pouvait voir que certains blocs étaient désolidarisés du mur

et gisaient en avant de celui-ci.

Il chercha les filins qui normalement permettaient de descendre de la digue.

Là encore, il aperçut qu'il n'y en avait pas.

Il eut beau faire plusieurs kilomètres sur la digue.

Il n'en trouva pas.

Il jeta un regard vers le lointain. Il devina dans la brume ce qu'il pensa être la mer des cendres.

Devant lui s'étalait à perte de vue un paysage désolé de terre grise

où de-ci de-là émergeait la souche pétrifiée d'un arbre qui continuait de lancer vers le ciel

sa protestation véhémente autant qu'inutile.

Il en avait assez vu ! Il se hâta de rentrer au bourg.

*

Il alla voir la veuve Sandrakhan.

Elle mit un certain temps à lui ouvrir,

il crut voir une silhouette furtive qui quittait sa demeure sur l'arrière de la maison.

Elle le fit entrer .

Sur la table il discerna quelques écus de plomb à l'effigie d'un des Sombres.

Elle lui demanda pourquoi il était si préoccupé.

Il lui dressa un tableau de la situation dans laquelle se trouvait la digue qui répondit à sa question :

- Il il il est de de tou-toutte ur-ur-gence que que des tra-vaux sssoient entre-entreprris !

Il il me me fffaut mo-mo-mobiliser les lez lez hommmmes né-né-nécessairrres !

- Tu vas avoir du mal

- PPPourrr qqqq quoi ?

- Autant que je m'en souvienne, cela fait des années

que les abrutis d'habitants de ce bourg n'ont pas été mobilisés !

- Ce n'est ce n'est pas pas po-po-possible, fit-il tout en ayant ainsi confirmation des conclusions

auxquelles il était parvenu par son inspection de la digue.

- Il il faut que que je pré-préviennnne le mmmmairrre !

- Je te souhaite bien du plaisir ! En attendant si tu veux, prenons en ensemble....

- Nnnnonn je je je ne pppeeux pas ! Je n'ai pas le le ttemps ! Il s'apprêta à partir.

Elle lui dit : « Attends je viens avec toi pour t'aider ! »

- Si si vous vous vvvoulez...

Ils se rendirent ensemble à la mairie.

Le maire fit l'étonné.

Il sembla se plonger dans les archives des travaux et s'écria que tout était en règle :

le bourg avait bien fourni le nombre d'hommes règlementaires pour iceux !

- Tenez ! Vérifiez par vous même !

Il lui tendit un dossier où effectivement était inscrites toutes les corvées prescrites !

- Bravo monsieur le maire ! Vous êtes fidèle à votre réputation d'illusioniste !

Tous vos dossiers sont-ils de la même eau ? Tout aussi factices !

- Mademoiselle vous exagérez ! D'ailleurs votre statut ne vous permet pas de...

- De satisfaire les besoins que ta grue de femme ne veut pas satisfaire !

- Mademoiselle Sandrakhan je vous en prie, fit-il soudain implorant.

- Alors tu sais ce qui te reste à faire!

- Oui, oui ! Se tournant vers le myste-ingénieur

il lui demanda de combien d'hommes il voulait disposer.

La précision donnée, 100 hommes, lui parut exorbitante,

mais il n'insista pas en voyant le regard de « mademoiselle » Sandrakhan.

*

Rendez-vous fut pris pour le lendemain,

les corvéables devraient se munir des instruments de travail adéquats

et des victuailles nécessaires pour une journée de travail !

Le lendemain sur la place principale du bourg, les hommes étaient rassemblés.

Ils affichaient une mine lugubre

et visiblement ils n'étaient point satisfaits

d'avoir été obligés de se plier à une obligation importante de leur devoir

comme le leur fit remarquer le myste-ingénieur.

Il ne s'agissait pas moins que de mettre leur ville, leur famille

à l'abri de la vague triennale dans l'immédiat

en attendant ensuite la vague décennale et enfin la vague trentenaire.

Les hommes firent remarquer que la digue avait été conçue

à partir des hypothèses les plus pessimistes,

ce qu'avait parfaitement compris le précédent myste-ingénieur,

qui avait renoncé à tout travaux et à toute mobilisation de la corvée.

- Ju-ju-justttemment ! S'écria le nouveau myste-ingénieur.

Il il nnn'est que que temps de de se se re-remmettre au tra-tra-travail

pour ré-répa-parer les les dé dé-dégats cau-causés par cettte cette né-né-négligence !

Tout le monde se rendit à la digue.

*

Les premiers travaux consistèrent

en la reconstruction tous les 500 mètres des rampes d'accès au sommet de la digue.

Le travail avança bien moins vite que ne le pensait le nouveau myste-ingénieur :

la mauvaise volonté des hommes ne cédant pas un pouce de terrain.

Le myste-ingénieur s'en confia à la veuve Sandrakhan.

- Tu n'as qu'à exiger plus d'hommes, comme la loi te le permet !

- Je je nnnn'y a a a avais pppas ssssongé !

- Tu es naïf, tu dois te servir de toutes tes armes !

*

Comme le bourg était peuplé de 6300 habitants dont 2850 hommes,

le myste-ingénieur exigea la présence de 200 hommes

en menaçant de recourir au nombre possible de 285.

Les habitants se le tinrent pour dit et fournirent les deux cent hommes.

Ce qui ne doubla pas, comme bien l'on pense, par deux

la quantité de travail fourni, mais permit d'aller un peu plus vite.

*

Au bout de deux ans, toutes les rampes d'accès avaient été rétablies.

Puis l'on passa à la pose des filins,

ce qui s'avéra plus long du fait de la lenteur de l'acheminement des dits filins

depuis la seule usine qui les produisait.

Au bout de six ans, les filins placés,

Le myste-ingénieur put descendre le long de la digue et fouler le sol cendreux.

Il planifia le rechaussement des gros blocs qui gisaient au bas de la digue.

Il fallut attendre l'arrivée des engins de levage nécessaires.

Le délai dépassa deux années.

Ce qui poussa notre myste-ingénieur à se lancer dans une expédition vers la mer des cendres.

*

Il prépara soigneusement son voyage qui devait durer

d'après ce que les cartes lui indiquaient trois jours.

Il avait largement le temps avant l'arrivée de la vague annuelle qui était la vague décennale

qui venait lécher la digue et pouvait monter jusqu'à une hauteur de deux mètres.

Il partit de bon matin avec son sac à dos et sa tente.

Il avait fait une demande de glisseur à laquelle on avait répondu par la négative.

Lorsque le soir tomba le premier jour,

il s'installa sur une petite levée de terre pour passer la nuit.

Pendant la nuit, il crut entendre le murmure de la mer des sables.

Cela l'étonna puisque selon ses calculs elle devait se trouver au moins encore à 50 kilomètres.

Le deuxième jour de son voyage à midi ses soupçons se confirmèrent,

des cendres volaient dans les airs,

le mâchonnement de la mer n'était plus un murmure sinon pas encore un fracas.

Il fut obligé de mettre son masque. Allait-il endosser sa combinaison de protection.

Il le jugea inutile, mais dans l'après-midi,

il se rendit compte qu'il n'était plus qu'à quelques hectomètres du rivage de la mer des cendres

dont il entendait ce qui était devenu un grondement furieux,

et qu'il lui fallait mettre sa combinaison, ce qu'il fit.

Il atteignit le rivage quelques dizaines de minutes plus tard.

*

Il fut très impressionné par l'aspect grandiose et lugubre de cette mer des cendres.

Elle semblait un immense ombilic qui se soulevait puissamment.

Sa surface miroitait comme si ce fût un miroir en étaing.

Parfois une vague se brisait en mille éclaboussures rougeoyantes.

D'autres fois un jet de cendres jaillissait et s'élançait vers le ciel vide

et absenté de toute présence d'êtres vivants.

*

Il prit ses instruments de mesure, fit ses calculs

et il en conclut que la mer avait avancé de plus de 60 kilomètres.

A quoi était dû ce phénomène ?

En tous cas, il devait prévenir les autorités,

se lancer dans une enquête pour comprendre cette anomalie

et savoir si l'avancée de la mer continuait ou bien s'était stabilisée.

*

Il rentra au bourg en toute hâte et fit part de sa découverte au maire qui ne parut guère inquiet.

Il envoya un message aux autorités compétentes.

Plusieurs mois passèrent avant qu'il reçoive un accusé de réception.

Entretemps la fameuse vague annuelle décennale se produisit.

Il l'attendit avec angoisse juché sur la faîte de la digue.

Celle-ci dépassa les normes habituelles de plus d'un mètre.

Son inquiétude s'apaisa un peu, la marge de sécurité semblait encore large,

mais qu'en serait-il pour la vague annuelle trentenaire qui devait se produire d'ici quelques années

si ses calculs étaient bons et les documents de la mairie point falsifiés.

Enfin l'accusé de réception arriva avec ordre de continuer ses investigations

et d'alerter immédiatement les autorités si la progression de la mer se poursuivait.

Si tel était le cas, le prévenait-on,

il serait vraisemblablement autorisé à élever le sommet de la digue.

Il demanda préventivement de le faire.

Il ne reçut aucune réponse.

Quant aux habitants du bourg, ils refusèrent tous travaux autres que ceux prescrits par la loi.

Sa popularité dans le bourg qui n'avait jamais été bonne

du fait de ses exigences incessantes et de son attitude jugée par trop prudente

déclina si possible encore.

*

Heureusement que la veuve Sandrakhan était là pour le soutenir.

Il appréciait de plus en plus sa présence.

Ses rapports avec elle étaient devenus réguliers.

Il avait jeté sa déontologie aux orties.

Il fut tenté un moment de lui demander de renoncer à son activité d'hétaïre comme il disait,

mais il ne s'en sentit pas le droit.

De toutes façons pensa-t-il elle aurait refusé.

Sa première expérience avec son défunt mari semblait l'avoir guéri

de toute présence constante d'un homme dans sa vie.

D'ailleurs la malignité publique assurait qu'elle n'était point étrangère à son deuil.

*

Périodiquement, il se rendait au rivage de la mer des cendres

pour vérifier si elle continuait de progresser vers la digue ou non.

Il constata que le phénomène ne semblait pas régulier,

qu'à des années de progression correspondait des années de régression.

Finalement il n'y avait là rien d'étonnant, les cycles de la mer des cendres étant bien connus.

Néanmoins il lui semblait qu'un cycle de régression

ne ramenait jamais le rivage à l'ancienne situation,

donc la mer progressait.

*

Fukushima II :  Entre Charybde et Scylla
Tag(s) : #Principe de précaution, #Empire des Sombres, #Ecologie, #Fukushima

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