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Comment je l'avais noté précédemment voyager dans le monde de l'incertain, n'est-ce pas tout simplement vivre ? Nous avons tellement conscience que vivre est fondé sur l'incertain que nous sommes tous à la recherche de certitudes d'où nos croyances religieuses, croire serait même une des raisons qui a assuré aux homo sapiens leur pérennité, d'où nos engagements politiques, d'où nos tentatives désespérées pour lire dans l'avenir, l'article de mon blog qui est actuellement le plus lu s'intitule d'ailleurs : Prédictions de Nostradamus et autres informations de première importance

http://fablehaikus.over-blog.com/article-predictions-de-nostradamus-et-autres-informations-de-premiere-importance-118608628.html,

Où j' évoque de manière humoristique un possible nouveau 2002 électoral avec la qualification au second tour de Marine Le Pen.

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Pour illustrer ce monde de l'incertain j'ai rédigé il y a quelques temps déjà, une série pour le moment de 8 haïkufables, qui évoque l'empire des Sombres, c'est-à-dire un monde post apocalyptique où l'incertain est en quelque sorte la norme. J'entreprends aujourd'hui leur republication

Après

Vers le bourg voisin

http://fablehaikus.over-blog.com/2013/10/voyage-dans-les-brumes-de-l-%C3%AEle-de-l-incertitude.html

L'inspection

http://fablehaikus.over-blog.com/2013/10/dans-la-toile-d-araign%C3%A9e-du-probable-incertain.html

Le protocole

http://fablehaikus.over-blog.com/2013/10/au-carrefour-des-possibles-incertains.html

Les intrus

http://fablehaikus.over-blog.com/2013/11/dans-l-empire-des-sombres.html

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Voici aujourd'hui "La digue" où je tentai d'illustrer cette crainte qui est la notre de catastrophes qui heureusement ne se produisent pas, ou qui, quand elles finissent par se produire, dépassent le pire que nous avions envisagé et dont nous avions essayé de nous protéger en vain à l'exemple de Fukushima.

Ci-dessous une série de liens où vous est présentée la théorie du Cygne noir De Nassim Nicholas Taleb qui évoque cette imprévisibilité dans les prévisions de ces catastrophes:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_cygne_noir

http://www.franceculture.fr/emission-les-carnets-de-l-economie-nassim-nicholas-taleb-14-le-dissident-de-wall-street-2013-07-08

http://www.franceculture.fr/emission-les-carnets-de-l-economie-nassim-nicholas-taleb-24-la-theorie-du-cygne-noir-2013-07-09

http://www.franceculture.fr/emission-les-carnets-de-l-economie-nassim-nicholas-taleb-34-a-quoi-servent-les-economistes-2013-07-1

http://www.franceculture.fr/emission-les-carnets-de-l-economie-nassim-nicholas-taleb-44-la-politique-economique-d-obama-2013-07-

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La digue

Le soir lorsqu'il s'allongeait sur le sommet de la digue  Qu'il laissait son regard plonger dans le ciel noir vers les étoiles  Il sentait soudain la pesanteur du mur sur sa poitrine  Comme s'il était incorporé en lui   Il percevait alors toute la vie qui l' animait  Ses tremblements ses tassements ses glissements ses éboulements  Une myriade d'avalanches annonciatrices de son effondrement  Toute sa fragilité de feuille d'automne prête à s'envoler au moindre souffle du vent

Le soir lorsqu'il s'allongeait sur le sommet de la digue Qu'il laissait son regard plonger dans le ciel noir vers les étoiles Il sentait soudain la pesanteur du mur sur sa poitrine Comme s'il était incorporé en lui Il percevait alors toute la vie qui l' animait Ses tremblements ses tassements ses glissements ses éboulements Une myriade d'avalanches annonciatrices de son effondrement Toute sa fragilité de feuille d'automne prête à s'envoler au moindre souffle du vent

*

Entre la mort de l'ancien myste-ingénieur chargé de la digue dans la contrée

E l'arrivée du nouveau il se passa quelques mois,

Qui furent pour les habitants une bénédiction

Puisqu'ils ne furent plus dans l'obligation de s'occuper de l'entretien de celle-ci,

*

Comme les lois de l'empire l'exigeaient.

Il faut dire que depuis de nombreuses années,

L'ancien myste-ingénieur n'exigeait plus d'eux cette corvée,

Confiant dans la solidité de la digue

*

Et dans le fait que les chiromanciens calculateurs avaient fait construire cette digue

Plusieurs siècles auparavant

A une époque où les tempêtes de la mer des cendres

Étaient bien plus violentes qu'à l'heure actuelle.

*

On disait que la hauteur de la digue avait été établie

De telle sorte qu'elle surpassait d'une fois et demie

La plus haute vague connue de la mer des cendres.

Cette vague disait-on avait été provoquée par un tremblement de terre de force 14

*

Sur une échelle de 17 et par plusieurs explosions dans le cœur des centrales

Qui autrefois avant le déluge du feu nucléaire dû à la guerre

Fournissaient l'électricité au monde d'alors,

Centrales dont le cœur en fusion avait aggravé le désastre,

*

Accru les effets de l'hiver nucléaire séculaire

Et réduit en une mer de cendres l'essentiel de cette civilisation des temps anciens

Avec ses machines arborescentes

Qui organisaient la vie de l'humanité.

*

Petit à petit, les survivants s'étaient regroupés dans les quelques zones épargnées

Et une fois l' hivers nucléaire séculaire terminé,

Une nouvelle civilisation s'était reconstruite sous la direction des Sombres

Qui avaient organisé toutes ces communautés indépendantes et isolées

*

En un vaste empire où les machines avaient été bannies

Les savants et autres chercheurs dans la société de castes instaurée,

Relégués aux basses castes celles qui n'étaient pas autorisées à quitter leur village

Quant aux physiciens qui s'occupaient de physique nucléaire,

*

Ils étaient devenus des hors castes susceptibles de toutes les brimades.

L'étonnant était que, néanmoins, ils en existaient toujours ,

Telle est profonde et la malignité des hommes, et leur mauvaise volonté

Et leur curiosité prométhéenne.

*

Ce n'est pas avec plaisir que les habitants de la contrée

Virent arriver par la route du carrefour des mains coupées,

Le nouveau myste-ingénieur.

Un homme qui leur parut très jeune,

*

De ce fait, pensaient-ils, sans expérience, qu'il serait facile de manipuler.

Le bourg était obligé de lui fournir un refuge

Et tout ce qui est nécessaire à la vie de tous les jours.

Bien que le nombre des habitants dépassât 5000,

*

La charge en plus de la corvée d'entretien de la digue

Leur paraissait hors de proportion avec leurs moyens.

Par conséquent l'arrivée de ce nouveau myste-ingénieur était fort mal venue,

Si l'on peut se permettre de parler ainsi.

*

Mais les habitants n'ignoraient pas les sanctions

Qui s'étaient abattues sur les contrées qui avaient refusé d'accueillir un myste-ingénieur

Ou bien qui après l'avoir accueilli s'en était débarrassé en l'assassinant,

Tablant sur la lenteur des communications dans l'empire

*

La lenteur des enquêtes diligentées si l'on peut parler ainsi

Lorsqu'un myste-ingénieur ne donnait plus signes de vie

La mort pour tous les hommes, l'esclavage pour les femmes

Le placement des enfants dans des familles d'accueil qui n'avaient pas réussi à avoir d'enfants,

*

Parce que les cas de stérilité étaient toujours fort importants malgré leur diminution progressive.

Donc un myste-ingénieur jeune, de petite taille ce qui enlevait à son autorité,

D'autant qu'il était atteint d'un bégaiement, qu'il était sourd

Et extrêmement myope, ce qui l'obligeait à porter des lunettes aux verres d'une épaisseur

*

Qui lui donnait un air de crapaud effaré,

Accentué par son casque pour amplifier son audition.

Il semblait fourbu

Ayant dû faire le voyage depuis la capitale régionale à pied,

*

Son statut ne lui permettant même pas de disposer d'un glisseur à voile articulée,

Comme d'autres fonctionnaires de l'empire.

Il s'était adressé à une femme

En lui souhaitant comme il se devait de multiples grossesses,

*

Jugeant qu'elle était suffisamment jeune pour encore pouvoir procréer,

Car dans l'empire bien que la situation s'améliorât,

Pour une grossesse menée à terme 3 ou 4 avortaient.

Elle lui avait tourné le dos sans répondre et s'était enfuie en larmes.

*

Il n'était certes pas sensé savoir qu'elle ne pouvait avoir d'enfant,

Mais il aurait dû s'en douter,

Au moins une femme sur trois étant stérile encore à l'époque dans l'empire.

Il était même resté interloqué, c'est dire son inexpérience.

*

En effet il était frais émoulu de l'école des myste-ingénieurs,

C'était son premier poste

Et comme il n'était pas sorti de l'examen final dans la botte,

C'est-à-dire parmi les 1100 premiers,

*

Il n'avait eu droit qu'à une affection dans la contrée

La moins intéressante pour la promotion de sa carrière.

Un passant soupçonneux lui avait indiqué le chemin vers la mairie

Qu'il avait atteinte après de multiples détours

*

Et force nouvelles demandes de son chemin,

Le centre de la ville étant une sorte de casbah

Où les habitations semblaient avoir été jetées pêle-mêle

Par un architecte enfant qui en aurait eu assez de jouer à son jeu de formes et de cubes.

*

Le maire n'avait pu le recevoir, il participait à une importante réunion, lui avait-on dit.

En fait il se prélassait dans son bureau

en savourant un onctueux chocolat

préparé par sa secrétaire dévouée et même au-delà.

*

On, un employé municipal subalterne, lui avait fait savoir

Qu'on ne l'attendait pas si tôt,

Que c'en était toujours ainsi pour la contrée,

D'être traitée comme quantité négligeable,

*

Qu'en conséquence rien n'était prévu pour son logement ni pour sa nourriture

Et que dans un premier temps, il devrait se débrouiller seul.

Néophyte comme il était, il n'avait pas osé protester et encore moins menacer.

Il s'en était retourné après avoir demandé où il pouvait trouver une auberge.

*

On lui avait ri au nez.

D'auberge, le bourg n'en disposait point,

Qui, étranger, venait au bourg, personne !

Il n'y avait donc pas d'usage pour une auberge et donc il n'y en avait point !

*

S'il voulait se loger, il devait aller voir cette veuve Sandrakhan

Qui autrefois louait une chambre.

Où habitait-elle ? Avait-il demandé.

L'employé lui avait répondu que c'était trop difficile de le lui expliquer.

*

Il n'aurait qu' à demander aux passants au fur et à mesure de sa pérégrination !

Il avait donc quitté la mairie et avait au bout de plusieurs heures pu atteindre sa destination;

La veuve Sandrakhan habitant à l'autre bout du bourg.

Il avait cherché à manger, mais il n'y avait pas la moindre gargote pour ce faire,

*

En tous cas, il n'en n'avait pas aperçu sur sa route.

Il avait du se contenter de ses maigres provisions.

Il faisait presque nuit lorsqu'il frappa à la port de la maison délabrée de la veuve Sandrakhan.

Une voix d'outre-tombe cria :

*

- Qui est là ?

- Lllle mmmmmyste-in-in-ingénieur de cin-cin-cinquième ca-ca-catégorie

En chchcharge de la sssssssurveillance de la di-di-digue de vo-vo-votre con-con-contrée,

Avait-il répondu.

*

- Que voulez-vous ?

Toujours avec cette voix d'outre-tombe qui aurait dû lui mettre la puce à l'oreille.

- Je je dé-dé-désire vvvvous llllou-louer une chchchambre pour la nuit.

- Je ne loue plus de chambre

*

- Mmmais on on mmm'a dit que...

- On vous a roulé dans la farine comme sardine en caque tout myste-ingénieur que vous soyez

- Mmmmmais...

La veuve Sandrakhan apparut sur le pas de sa porte,

*

Au moment où il s'apprêtait à retourner sur ses pas.

Il eut un mouvement de recul, tandis qu'elle s'écriait de sa voix d'outre-tombe :

- Le bel acabit d'humain normal que voilà !

Le mouvement de recul était dû à l'aspect de la veuve Sandrakhan

*

Qui appartenait à la caste des hors-normes,

Au départ caste des difformes,

Qu'après une longue lutte, les hors-normes avaient obtenue

Qu'on ne l'appelât plus caste des difformes :

*

Elle était très grande à cause de jambes démesurées

Qui supportaient un tronc paraissant très court avec une taille anormalement étroite.

Elle avait des bras tout aussi longs et des mains avec sept doigts palmés.

Sa chevelure d'un blanc éclatant l'enveloppait presque complètement.

*

- Alors beau jeune homme bafouillant,

Comme cela on cherche une chambre ?

Elle s'appuyait sur le chambranle de sa porte en se déhanchant d'une manière

Qui se voulait, lui parut-il, suggestive.

*

- Ooouuui mmmmaada-dame

- Je peux peut-être faire une exception pour vous et vous dépanner,

Les abrutis d'habitants de ce bourg ayant voulu vous faire une farce...

- Uuuunnne ffffa-fa-fa-farce ?

*

- Oui, ils savent pertinemment que je n'ai pas de chambre à louer !

- Cccccest-cccest-à-di-di-dirre ?

- C'est-à-dire que j'ai une chambre à partager !

- VVVVooouuus zzz'êêêttes pé-pé-péri cour-cour-cour-ti-tisane ?

*

- On ne peut rien te cacher bel acabit d'humain normal !

- Jjjjjeeee ne-ne-ne peu-peu-peux pas vvvvu mmmma fffonc-fffonction...

- Mais si tu peux, je ne suis pas d'un tarif prohibitif !

- Ce-ce-ce nnn'est ppppas uuune ques-question d'ar-ar-ar...

*

- Je ne te plais pas beau gosse ?

- Nnon oouuuiii .

- Non ou oui ?

- Ooouui nnnon vous ne-ne me- me dé-déplaisez pas...

*

- Alors ? Allez rentre ! Tu dois avoir faim !

Elle l'avait saisi avec une de ses mains palmées

Et l'avait contraint à rentrer.

Il fut surpris de voir un intérieur très accueillant meublé avec bon goût

*

Où quelques œuvres d'art peintures et sculptures indiquaient un sens artistique aigu.

Elle saisit son étonnement et lui dit :

- Je suis artiste peintre et sculptrice à la fois, mais cela ne me permet pas d'assurer mon quotidien,

D'où mon autre occupation.

*

- Jejeje com-com-comprend !

- Bon je vais te préparer un petit encas.

Elle lui prépara un repas qu'il trouva appétissant,

Il faut dire qu'il se mourrait de faim.

*

Il jugea sa conversation pleine de verve et ses propos quelque peu hérétiques,

Mais comme il pensait qu'il n'en avait que pour une nuit, il ne s'en inquiétât pas.

Avant qu'en haut lieu on apprenne qu'il avait passé la nuit chez la veuve Sandrakhan

Beaucoup d'eau aurait coulé sous les ponts.

*

Malgré sa volonté de respecter la déontologie de son emploi

Qui lui interdisait tout rapport de type sexuel avec l'habitant,

La veuve fut assez persuasive pour qu'il passât outre à celle-ci.

Vraiment, elle était une experte dans ce domaine,

*

Il faut préciser que ses connaissances y étaient limitées,

Néanmoins à surprendre les réactions de son corps,

Il ne se trompait guère en tirant cette conclusion.

Le lendemain, La veuve Sandrakhan, le connaissant mieux décida de lui venir en aide,

*

D'autant qu'il s'agissait de prendre en défaut ces abrutis d'habitants

Comme elle avait coutume de les appeler.

Elle l'accompagna de nouveau à la mairie

En lui ayant fait remarquer que ces abrutis d'habitants étaient obligés

*

De lui fournir un logement et de lui assurer les conditions de vie et de travail

Les meilleures sous peine des sanctions les plus graves.

Le plus souvent, elle parla pour lui

Elle obtint le logement confortable qu'on lui devait

*

Et tous les autres avantages auxquels il avait droit.

Elle prit un malin plaisir à ce faire

Lorsqu'il lui demanda comment il pouvait la remercier,

Elle lui affirma que c'était déjà fait doublement :

*

Il avait été un amant attentionné la nuit précédente

Il lui avait permis de savourer une certaine revanche sur ces abrutis d'habitants

Qui tout en la traitant comme une moins que rien

N'en recouraient pas moins à ses services tarifés.

*

Il se mit aussitôt à la tâche.

Il lui semblait qu'il n'avait que trop tardé.

Installé dans son logement

Que la veuve Sandrakhan avait promis d'agrémenter par quelques unes de ses œuvres

*

Qu'elle lui ferait choisir,

Il se pencha sur les plans de la digue avant de partir pour sa première inspection.

C'était donc un ouvrage très ancien,

Composé d'un premier mur de pierres cyclopéennes,

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Renforcé d'un second mur de grosses pierres qui s'y adossait

Ainsi que d'un troisième de pierres plus petites,

Enfin d'un mur de terre très large.

L'ensemble avait 11 mètres de haut et 40 de large.

*

La plus grosse vague connue historiquement avait atteint 5 mètres.

La marge de sécurité semblait irréprochable.

Les anciens avaient bien travaillé.

Il n'avait qu'à continuer dans leur direction.

*

Après cette étude minutieuse des plans,

Il prit la direction de la digue.

Il y parvint au bout d'une marche rapide de cinq kilomètres.

Il vit apparaître la digue au détour de la route.

*

Elle lui apparut moins imposante qu'il ne s'y attendait.

Au fur et à mesure de son approche, une certaine inquiétude s'empara de son esprit.

En certains endroits elle lui semblait endommagée, sinon délabrée,

Mais surtout il eut l'impression qu'elle n'atteignait pas partout la hauteur signalée sur ses plans.

*

Que s'était-il passé ?

Son prédécesseur avait-il négligé sa tâche ?

Les bruits avaient couru qu'il en était bien ainsi !

La preuve en avait été qu'il était populaire dans la contrée,

*

Ce qui était rarement le cas des myste-ingénieurs en charge des digues !

Quand on avait voulu le muter,

Une pétition avait circulé qui demandait l' abandon de ce projet de mutation.

D'habitude c'était le meilleur moyen pour être muté, or cela n'avait pas été le cas.

*

Il faut croire que l'influence du maire était grande !

En fait, bien plutôt, comme ce poste n'avait aucun prestige

Comme il était difficile de trouver des volontaires pour l'occuper,

Comme ce bourg et cette contrée semblaient peu menacés par une quelconque vague,

*

Il avait été décidé d'accéder aux demandes des pétitionnaires,

D'autant qu'il n'était pas mauvais de montrer que les Sombres

Étaient accessibles aux demandes de leurs citoyens.

Lorsqu'il arriva au pied de la digue

*

Le myste-ingénieur vit ses appréhensions renforcées.

L'état de la digue montrait de manière irréfutable que l'on avait négligée de l'entretenir

Ce non pas seulement depuis quelques mois,

C'est-à-dire depuis la mort du précédent myste-ingénieur,

*

Mais depuis plusieurs années.

Il chercha une rampe d'accès vers le sommet de la digue.

Normalement il devait y en avoir une tous les 500 mètres.

Il dut parcourir 2 kilomètres avant d'en trouver une et encore elle était en partie éboulée.

*

Péniblement, il réussit à parvenir au faîte de la digue.

Ses appréhensions grandirent si possible :

De loin en loin il pouvait voir que certains blocs étaient désolidarisés du mur

Et gisaient en avant de celui-ci.

*

Il chercha les filins qui normalement permettaient de descendre du sommet.

Là encore, il se rendit compte qu'il n'y en avait pas.

Il eut beau l'arpenter sur plusieurs kilomètres,

Il n'en trouva pas.

*

Il jeta un regard vers le lointain. Il devina dans la brume ce qu'il pensa être la mer des cendres.

Devant lui s'étalait à perte de vue un paysage désolé de terre grise

Où de-ci de-là émergeait la souche pétrifiée d'un arbre qui continuait de lancer vers le ciel

Sa protestation véhémente autant qu'inutile.

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Il en avait assez vu ! Il se hâta de rentrer au bourg.

Il alla voir la veuve Sandrakhan.

Elle mit un certain temps à lui ouvrir,

Il crut voir une silhouette furtive qui quittait sa demeure sur l'arrière de la maison.

*

Elle le fit entrer .

Sur la table il discerna quelques écus de plomb à l'effigie d'un des Sombres.

Elle lui demanda pourquoi il était si préoccupé.

Il lui dressa un tableau de la situation dans laquelle se trouvait la digue qui répondit à sa question :

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- Il il il est de de tou-toutte ur-ur-gence que que des tra-vaux sssoient entre-entreprris !

Il il me me fffaut mo-mo-mobiliser les lez lez hommmmes né-né-nécessairrres !

- Tu vas avoir du mal !

- PPPourrr qqqq quoi ?

- Autant que je m'en souvienne, cela fait des années

Que les abrutis d'habitants de ce bourg n'ont pas été mobilisés !

- Ce n'est ce n'est pas pas po-po-possible, fit-il tout en ayant ainsi confirmation des conclusions

Auxquelles il était parvenu par son inspection de la digue.

*

- Il il faut que que je pré-préviennnne le mmmmairrre !

- Je te souhaite bien du plaisir ! En attendant si tu veux, prenons en ensemble....

- Nnnnonn je je je ne pppeeux pas ! Je n'ai pas le le ttemps ! Il s'apprêta à partir.

Elle lui dit : « Attends je viens avec toi pour t'aider ! »

*

- Si si vous vous vvvoulez...

Ils se rendirent ensemble à la mairie.

Le maire fit l'étonné.

Il sembla se plonger dans les archives des travaux et s'écria que tout était en règle :

*

le bourg avait bien fourni le nombre d'hommes réglementaires pour iceux !

- Tenez ! Vérifiez par vous même !

Il lui tendit un dossier où effectivement était inscrites toutes les corvées prescrites !

- Bravo monsieur le maire ! Vous êtes fidèle à votre réputation d'illusionniste !

*

Tous vos dossiers sont-ils de la même eau ? Tout aussi factices !

- Mademoiselle vous exagérez ! D'ailleurs votre statut ne vous permet pas de...

- De satisfaire les besoins que ta grue de femme ne veut pas satisfaire !

- Mademoiselle Sandrakhan je vous en prie, fit-il soudain implorant.

*

- Alors tu sais ce qui te reste à faire!

- Oui, oui ! Se tournant vers le myste-ingénieur

il lui demanda de combien d'hommes il voulait disposer.

La précision donnée, 100 hommes, lui parut exorbitante,

*

Mais il n'insista pas en voyant le regard de « mademoiselle » Sandrakhan.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain,

les corvéables devraient se munir des instruments de travail adéquats

Et des victuailles nécessaires pour une journée de travail !

*

Le lendemain sur la place principale du bourg, les hommes étaient rassemblés.

Ils affichaient une mine lugubre

Visiblement ils n'étaient point satisfaits

D'avoir été obligés de se plier à une obligation importante de leur devoir

*

Comme le leur fit remarquer le myste-ingénieur.

Il ne s'agissait pas moins que de mettre leur ville, leur famille

Á l'abri de la vague triennale dans l'immédiat

En attendant ensuite la vague décennale et enfin la vague trentenaire.

*

Les hommes firent remarquer que la digue avait été conçue

Á partir des hypothèses les plus pessimistes,

Ce qu'avait parfaitement compris le précédent myste-ingénieur,

Qui avait renoncé à tout travaux et à toute mobilisation de la corvée.

*

- Ju-ju-justttemment ! S'écria le nouveau myste-ingénieur.

Il il nnn'est que que temps de de se se re-remmettre au tra-tra-travail

Pour ré-répa-parer les les dé dé-dégats cau-causés par cettte cette né-né-négligence !

Tout le monde se rendit à la digue.

*

Les premiers travaux consistèrent

Á reconstruire tous les 500 mètres les rampes d'accès au sommet de la digue.

Le travail avança bien moins vite que ne le pensait le nouveau myste-ingénieur :

la mauvaise volonté des hommes ne cédant pas un pouce de terrain.

*

Le myste-ingénieur s'en confia à la veuve Sandrakhan.

- Tu n'as qu'à exiger plus d'hommes, comme la loi te le permet !

- Je je nnnn'y a a a avais pppas ssssongé !

- Tu es naïf, tu dois te servir de toutes tes armes !

*

Comme le bourg était peuplé de 6300 habitants dont 2850 hommes,

le myste-ingénieur exigea la présence de 200 hommes

En menaçant de recourir au nombre possible de 285.

Les habitants se le tinrent pour dit et fournirent les deux cent hommes.

*

Ce qui ne doubla pas, comme bien l'on pense, par deux

La quantité de travail fourni, mais permit d'aller un peu plus vite.

Au bout de deux ans, toutes les rampes d'accès avaient été rétablies.

Puis l'on passa à la pose des filins,

*

Ce qui s'avéra plus long du fait de la lenteur de l'acheminement des dits filins

Depuis la seule usine qui les produisait.

Au bout de six ans, les filins placés,

Le myste-ingénieur put descendre le long de la digue et fouler le sol cendreux.

*

Il planifia le rechaussement des gros blocs qui gisaient au bas de la digue.

Il fallut attendre l'arrivée des engins de levage nécessaires.

Le délai dépassa deux années.

Ce qui poussa notre myste-ingénieur à se lancer dans une expédition vers la mer des cendres.

*

Il prépara soigneusement son voyage qui devait durer

D'après ce que les cartes lui indiquaient trois jours.

Il avait largement le temps avant l'arrivée de la vague annuelle qui était la vague décennale

Qui venait lécher la digue et pouvait monter jusqu'à une hauteur de deux mètres.

*

Il partit de bon matin avec son sac à dos et sa tente.

Il avait fait une demande de glisseur à laquelle on avait répondu par la négative.

Lorsque le soir tomba le premier jour,

Il s'installa sur une petite levée de terre pour passer la nuit.

*

Pendant la nuit, il crut entendre le murmure de la mer des cendres.

Cela l'étonna puisque selon ses calculs elle devait se trouver au moins encore à 50 kilomètres.

Le deuxième jour de son voyage, à midi, ses soupçons se confirmèrent,

Des cendres volaient dans les airs,

*

Le mâchonnement de la mer n'était plus un murmure sinon pas encore un fracas.

Il fut obligé de mettre son masque. Allait-il endosser sa combinaison de protection ?

Il le jugea inutile, mais dans l'après-midi,

Il se rendit compte qu'il n'était plus qu'à quelques hectomètres du rivage de la mer des cendres

*

Dont il entendait ce qui était devenu un grondement furieux,

Et qu'il lui fallait mettre sa combinaison, ce qu'il fit.

Il atteignit le rivage quelques dizaines de minutes plus tard.

Il fut très impressionné par l'aspect grandiose et lugubre de cette mer des cendres.

*

Elle semblait un immense ombilic qui se soulevait puissamment.

Sa surface miroitait comme si ce fût un miroir en étain.

Parfois une vague se brisait en mille éclaboussures rougeoyantes.

D'autres fois un jet de cendres jaillissait et s'élançait vers le ciel vide

*

Et absenté de toute présence d'êtres vivants.

Il prit ses instruments de mesure, fit ses calculs

Il en conclut que la mer avait avancé de plus de 60 kilomètres.

A quoi était dû ce phénomène ?

*

En tous cas, il devait prévenir les autorités,

Se lancer dans une enquête pour comprendre cette anomalie

Et savoir si l'avancée de la mer continuait ou bien s'était stabilisée.

Il rentra au bourg en toute hâte et fit part de sa découverte au maire qui ne parut guère inquiet.

*

Il envoya un message aux autorités compétentes.

Plusieurs mois passèrent avant qu'il reçoive un accusé de réception.

Entre-temps la fameuse vague annuelle décennale se produisit.

Il l'attendit avec angoisse juché sur la faîte de la digue.

*

Celle-ci dépassa les normes habituelles de plus d'un mètre.

Son inquiétude s'apaisa un peu, la marge de sécurité semblait encore large,

Mais qu'en serait-il pour la vague annuelle trentenaire qui devait se produire d'ici quelques années

Si ses calculs étaient bons et les documents de la mairie point falsifiés.

*

Enfin l'accusé de réception arriva avec ordre de continuer ses investigations

Et d'alerter immédiatement les autorités si la progression de la mer se poursuivait.

Si tel était le cas, le prévenait-on,

Il serait vraisemblablement autorisé à élever le sommet de la digue.

*

Il demanda préventivement de le faire.

Il ne reçut aucune réponse.

Quant aux habitants du bourg, ils refusèrent tous travaux autres que ceux prescrits par la loi.

Sa popularité dans le bourg qui n'avait jamais été bonne

*

Du fait de ses exigences incessantes et de son attitude jugée par trop prudente

Déclina si possible encore.

Heureusement que la veuve Sandrakhan était là pour le soutenir.

Il appréciait de plus en plus sa présence.

*

Ses rapports avec elle étaient devenus réguliers.

Il avait jeté sa déontologie aux orties.

Il fut tenté un moment de lui demander de renoncer à son activité d'hétaïre comme il disait,

Mais il ne s'en sentit pas le droit.

*

De toutes façons pensa-t-il elle aurait refusé.

Sa première expérience avec son défunt mari semblait l'avoir guéri

De toute présence constante d'un homme dans sa vie.

D'ailleurs la malignité publique assurait qu'elle n'était point étrangère à son deuil.

*

Périodiquement, il se rendait au rivage de la mer des cendres

Pour vérifier si elle continuait de progresser vers la digue ou non.

Il constata que le phénomène ne semblait pas régulier,

Qu'à des années de progression correspondait des années de régression.

*

Finalement il n'y avait là rien d'étonnant, les cycles de la mer des cendres étant bien connus.

Néanmoins il lui semblait qu'un cycle de régression

Ne ramenait jamais le rivage à l'ancienne situation,

Donc la mer progressait.

*

Ses rapports ne parurent pas convaincants,

Il ne reçut donc pas l'autorisation de hausser le faîte de la digue.

Il décida de se rendre dans la capitale pour consulter les archives,

Conscients que celles du bourg étaient falsifiées.

*

Il eut beaucoup de mal à obtenir l'autorisation de consulter celles-ci.

Il recevait à ses demandes réitérées,

Chaque fois des réponses positives qui lui laissaient entrevoir

Que l'autorisation de consulter les archives étaient sur le point de lui être accordée !

*

Ce qui n'était pas le cas. De ce fait il repoussait son retour de mois en mois.

Sans qu'il s'en rende bien compte ces mois devinrent des années.

Il songea que la vague trentenaire avait dû se produire.

Il se reprocha de ne pas avoir été là. Mais le mal était fait.

*

Il attendrait son autorisation.

Enfin celle-ci lui parvint.

C'est avec une curiosité certaine qu'il se précipita vers le bâtiment des archives,

Une immense pyramide néo-égyptienne.

*

Il exhiba son autorisation.

Il dut attendre plusieurs jours pour que vérification soit faite qu'elle était authentique.

Enfin il reçut le feu vert.

Mais il ne put accéder aux documents voulus.

*

Une erreur d'un quelconque greffier ayant interverti deux lettres

Dans le nom de la contrée compromit son accès aux dites archives.

Il fallut refaire une nouvelle demande d'autorisation.

Dans combien de temps l'obtiendrait-il ?

*

On le rassura , le délai serait moins long que dans le cas de la précédente demande.

Pendant ce temps, par faveur spéciale du directeur

Il pourrait consulter les archives générales sur la mer des cendres.

Il fit contre mauvaise fortune bon cœur et il consulta ces archives.

*

Il sut ainsi que la mer des cendres occupait plus de 60% de la surface de la planète

Á la fois dans son hémisphère sud et son hémisphère nord.

L'épicentre de ses mouvements se trouvait, pensaient les experts,

Mais ils n'étaient pas d'accord sur le sujet,

*

En tous cas la majorité pensait que l'épicentre se trouvait dans l'ancienne Asie moyenne.

En effet c'est là qu'il y avait eu la plus grande densité de centrales nucléaires

Dont le cœur avait fondu et avait formé par coalescence comme une étoile pulsante

Dont les cycles provoquaient ces vagues plus ou moins fortes.

*

Notre myste-ingénieur échafauda une théorie qui ne manqua pas de l'inquiéter

Mais qui fut rejetée par les experts compétents peu enclins à accepter

Les fumeuses élucubrations d'un myste-ingénieur de basse catégorie ;

Á savoir que si l'on était vraiment en présence d'une sorte d'étoile qui brûlait sa matière,

*

Tôt ou tard elle s'effondrerait sur elle-même

Pour devenir comme une étoile naine

Mais en passant par un stade d'expansion qui en ferait comme une sorte d' étoile géante

Qui dévasterait tout sur son passage

*

Et provoquerait un gigantesque tsunami

Qui engloutirait la surface peut-être entière de l'empire des Sombres.

Comme il ne recevait pas son autorisation

Et qu'il avait fini par comprendre que l'on trouvait son insistance importune

*

Il décida de regagner la contrée dont il était le myste-ingénieur

Chargé de l'entretien de la digue.

Une bonne et une mauvaise surprise l'attendait:

Commençons par la mauvaise, la mort accidentelle de la veuve Sandrakhan

*

Qui avait brûlé dans sa maison.

L'origine de l'incendie n'était pas claire.

On parlait d'imprudence, de réchaud mal éteint, de malheureux concours de circonstances.

L'air hypocritement chagriné du maire lui laissa entrevoir

*

Que la vérité était plus proche d'une élimination volontaire d'un témoin gênant que d'un accident.

Il se promit, ainsi qu'à la mémoire de la veuve Sandrakhan

Qu'il essaierait de résoudre le problème de cette mort.

La bonne nouvelle, la vague trentenaire était restée en dessous des normales

*

Pour une vague trentenaire. Il s'était donc inquiété à tort.

Il voulut bien en convenir n'en pensant pas moins.

Le maire en profita pour lui demander de réduire le nombre des hommes mobilisés

Pour l'entretien de la digue.

*

Un marchandage réduisit ce nombre à 50.

Notre myste-ingénieur accepta cette réduction pour être plus libre

Dans son enquête sur l'évolution du rivage de la mer des cendres

Et dans son enquête sur le niveau de la vague trentenaire

*

Dont il avait le sentiment qu'elle avait été plus haute

Que ce que l'on avait bien voulu lui dire.

Son pressentiment se trouva vérifié.

Malgré des travaux de camouflage pour éliminer les vraies traces de la vague trentenaire

*

Peu en accord avec l'apathie des habitants du bourg d'autant qu'il était absent,

Il découvrit que la vague avait atteint en maints endroit le faîte de la digue

Et dans au moins un qu'elle avait submergé son faîte.

Il rédigea un rapport qu'il envoya aux autorités centrales.

*

Il y dénonçait aussi la mauvaise volonté du maire et de ses habitants.

Plusieurs mois passèrent sans qu'il reçoive le moindre accusé de réception

Comme il était de règle .

Il jugea plus urgent de s'occuper de la progression du rivage de la mer des cendres.

*

Ses constations l'alarmèrent un peu plus.

Le rivage avait encore progressé, il ne fallait plus qu'une journée pour l'atteindre.

Le niveau de la mer augmentait.

Si, comme il le faisait, on prenait au sérieux sa théorie d'un cœur étoile de la mer des cendres

*

Il était évident que ce cœur s'était mis à battre plus fort,

donc que le cœur étoile commençait sa dilatation.

Il était urgent de renforcer la digue, d'en augmenter sa hauteur.

Maintenant on le voyait une fois par semaine se rendre sur le rivage de la mer.

*

Il en revenait toujours plus préoccupé.

Il essaya en vain de persuader le maire d'entreprendre ces travaux de rehaussement

Qui lui paraissait indispensables.

Il se résolut à l'emmener avec lui pour vérifier qu'il ne mentait pas

*

Quand il assurait que le rivage de la mer des cendres progressait.

Celui-ci refusa catégoriquement.

Il envoya rapport sur rapport aux autorités compétentes

Sans recevoir la moindre réponse à celles-ci.

*

Il se décida pour alléger ses soucis à enquêter sur la mort de son amie

Qui lui manquait cruellement.

Il interrogea son voisinage.

Il se heurta à une sorte de mur de glace.

*

On ne savait rien, elle vivait isolée, elle méprisait son monde,

Il était bien curieux, de quoi se mêlait-il,

N'avait-il pas mieux à faire

Que de les importuner sur la mort de cette personne si peu recommandable !

*

Il fouilla les ruines de sa maison.

L'incendie semblait avoir été d'une rare violence.

Tout avait brûlé, toutes ses œuvres aussi.

Il en conclut qu'il était impossible qu'il y ait eu un seul départ de feu.

*

Il chercha des indices et les trouva.

En trois endroits différents, il décela un foyer.

C'était donc un crime, on avait voulu tuer la veuve Sandrakhan.

Qui était coupable ?

*

Il apparut au myste-ingénieur que ce crime était collectif,

Que tout le village s'était ligué contre la jeune femme pour l'éliminer.

Il n'avait pas été là pour lui venir en aide.

Il se sentit lui aussi coupable. Des gouttes de cendre roulèrent sur ses joues.

*

Il l'avait abandonnée tout à son obsession de renforcer la digue dans une indifférence générale,

Tout à son obsession de la vague exceptionnelle, imprévisible

Que son imagination fertile concevait certainement à tort,

Finissait-il dans sa culpabilité, par admettre.

*

Mais il avait beau tenter de se persuader que ses observations

Sur la progression du rivage de la mer des cendres

Étaient plus une vue de son esprit fébrile que de la réalité,

Il n'arrivait pas à s'empêcher de continuer semaine après semaine à se rendre sur ce rivage,

*

Á faire ses mesures, ses calculs et à en conclure qu'il ne se trompait pas.

La mer des cendres se faisait de plus en plus menaçante,

Elle constituait un danger pour l'humanité survivante de la grande catastrophe,

Pour tous les sujets de l'empire des Sombres.

*

Tous les matins il arpentait le sommet de la digue,

Descendait par les filins au pied de celle-ci

Trouvait tel ou tel indice qui le persuadait qu'il fallait la renforcer,

Qu'elle ne résisterait pas à la prochaine vague trentenaire

*

Et encore moins au tsunami que sa théorie prédisait.

Il reçut enfin des autorités centrales un rapport

Où il lui était précisé que ses constations n'étaient corroborées nulle part

En d'autres endroits de l'empire,

*

Qu'il s'agissait vraisemblablement d'un phénomène isolé

Qu'il était par conséquent inutile de s'inquiéter,

Les experts de la mer des cendres étant formels,

Le cœur de celle-ci n'allait pas tarder à s'effondrer sur lui-même,

*

Au plus tard dans quelques siècles

Qu'il était aujourd'hui dans sa phase de plus grande activité, et qu'il devait reconnaître que

Même dans le bourg dont il avait la responsabilité

La digue n'avait pas été submergée.

*

Il chercha en s'appuyant sur ce rapport,

Sur de nouvelles investigations à accepter ces conclusions

Quant à l' innocuité de la mer des cendres,

Mais le seul résultat

*

Était de le voir maintenant même la nuit se levait pour se rendre sur la digue

Et la parcourir de long en large

Puis de s'étendre sur son sommet

Épuisé pour plonger dans un sommeil peuplé de cauchemars de cendre

*

Où tout était de cendre depuis les objets jusqu'aux personnes vivantes

De se réveiller avec un goût de cendre dans la bouche.

Il pensa demander sa mutation, mais il ne s'y résolut pas.

Il ne pouvait s'éloigner de cette digue.

*

Il devait la surveiller, autant que faire se pouvait,

Il devait la renforcer, l'élargir, surtout la hausser.

Á présent, une nuit sur deux il dormait sur la digue

Surtout à l'approche de l'arrivée des vagues annuelles.

*

Il les observait arriver sous la lumière lugubre de la lune,

En rampant sur le sol cendreux de toute leur viscosité,

Battre le pied de la digue,

Monter toujours plus haut, voracement.

*

Comment faire ?

Comment alerter ces habitants insouciants ?

Comment éviter une catastrophe majeure que les hommes de l'empire des Sombres

Étaient en mesure d'empêcher encore!

*

Les années passant, son désarroi augmentait

Bien qu'on lui accordât toujours le nombre d'hommes

Qu'il demandait pour l'entretien de la digue.

Certains même acceptaient de travailler au rehaussement de la digue,

*

Mais il constatait avec désespoir que ce rehaussement

Ne dépassait pas quelques dizaines de centimètres

Alors que ses calculs supposaient un rehaussement de plusieurs mètres.

Il avait largement dépassé le milieu de sa vie,

*

Il commençait à être perclus de rhumatismes,

Il avait de plus en plus de mal à descendre par les filins au-delà de la digue.

Il avait de plus en plus de mal à atteindre le rivage de la mer des cendres.

Il lui fallait à présent de nouveau presque deux jours,

*

Mais il en était certain, le rivage n'avait pas reculé,

C'est lui qui avait de plus en plus de mal à se déplacer.

Une nouvelle demande de glisseur lui avait été refusée.

La prochaine vague trentenaire approchait.

*

La hauteur de la digue était insuffisante.

Il était sûr que la vague submergerait la digue

Qu'elle se précipiterait avec furie vers le village qui serait vraisemblablement balayé.

Il devait au moins obtenir des habitants de créer des postes de surveillance pour

*

Qu'ils soient prévenus suffisamment à temps et qu'ils se réfugient sur les hauteurs,

Mais de hauteurs il n'y en avait pas,

Donc qu'ils s'éloignent le plus possible de la digue

Afin de n'être rattrapés que par une vague moins puissante

*

Qui aurait perdu beaucoup de sa force en s'étalant.

Le maire voulut bien créer un poste de surveillance.

Il lui demanda de l'occuper.

Il serait muni d'une fusée éclairante qui préviendrait les habitants de prendre leurs dispositions.

*

Le poste fut donc créé au sommet de la digue.

Il fut élevé à 5 mètres au-dessus de celle-ci.

Le myste-ingénieur aurait aimé une hauteur plus conséquente

Mais il fut obligé de s'en contenter.

*

Il dirigea les travaux et une fois ceux-ci achevés,

Il s'installa dans son poste avec des longues-vues.

Finalement il y emménagea sa demeure

Et habita sur la digue.

*

Le soir lorsqu'il s'allongeait sur le sommet de la digue

Qu'il laissait son regard plonger dans le ciel noir vers les étoiles

Il sentait soudain la pesanteur du mur sur sa poitrine

Comme s'il était incorporé en lui

*

Il percevait alors toute la vie qui l' animait

Ses tremblements ses tassements ses glissements ses éboulements

Une myriade d'avalanches annonciatrices de son effondrement

Toute sa fragilité de feuille d'automne prête à s'envoler au moindre souffle du vent

*

En habitant sur la digue il évitait des déplacements qui lui étaient de plus en plus pénibles.

Quand les ouvriers arrivaient le matin pour l'entretien de la digue,

Il était déjà descendu et leur commandait les travaux

Qu'il jugeait le plus important d'entreprendre.

*

Pour eux, il n'était plus cet étranger qu'ils avaient reçu à contrecœur

Mais un membre un peu bizarre de leur communauté.

Les langues s'étaient déliées.

Par exemple on lui concéda que la précédente vague trentenaire

*

Avait en quelques endroits submergé la digue mais sans gravité.

En deux jours toutes traces de cette submersion avait été effacée.

On lui concéda que la mort de la veuve Sandrakhan n'était pas accidentelle, mais il ne put obtenir

Aucune précision de la part d'habitants se sachant responsables d'une sorte de meurtre collectif.

*

Il pensa à Léluia,

Elle lui avait révélé son prénom que personne au bourg ne connaissait.

Une lame de douleur lui perça le cœur.

Il la vit qui se dressait devant lui

*

Avec dans son regard cette lueur narquoise

Dont il découvrait aujourd'hui toute la tendresse à son égard.

Il voulut éviter de pleurer

Mais il ne le put devenu ce vieil homme sentimental

*

Qui avait craint toute sa vie un désastre

Auquel il n'accordait maintenant plus d'intérêt,

Parce qu'il savait que le vrai désastre s'était déjà produit dans sa vie.

Perdre Léluia.

*

C'est pourquoi lorsque tel un immense cygne noire la vague se dressa devant lui

Dans un mugissement assourdissant il prit le temps de l'évaluer

Puis de lancer sa fusée éclairante en sachant que le pire qu'il avait envisagé

Était au-dessous de ce qui advenait

*

Il percevait toute la fragilité de feuille d'automne de la digue prête à s'envoler au premier souffle. C'est pourquoi lorsque tel un immense cygne noire la vague se dressa devant lui  Dans un mugissement assourdissant il prit le temps de l'évaluer  Puis de lancer sa fusée éclairante en sachant que le pire qu'il avait envisagé  Était au-dessous de ce qui advenait

Il percevait toute la fragilité de feuille d'automne de la digue prête à s'envoler au premier souffle. C'est pourquoi lorsque tel un immense cygne noire la vague se dressa devant lui Dans un mugissement assourdissant il prit le temps de l'évaluer Puis de lancer sa fusée éclairante en sachant que le pire qu'il avait envisagé Était au-dessous de ce qui advenait

Tag(s) : #Empire des Sombres

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